• Alexis

SÉDUIS-MOI SI TU PEUX - CRITIQU'ANALYSE



Les communicants de l'humour




Séduis-moi si tu peux... pourrait être la phrase prononcée par chaque spectateur au début d'un film. Tomber amoureux d'une œuvre, se laisser déposséder de son regard critique devant une fiction à la perfection absolue, voilà bien un désir qui sommeille en chaque spectateur. Narrant l'histoire d'amour en théorie improbable entre Fred, journaliste récemment licencié et Charlotte, secrétaire d'État ayant en ligne de mire la fonction présidentielle, le film cherche à replacer la vérité au centre d'un monde soumis aux impératifs financiers et au culte de l'apparence. Assez pour nous charmer? Rien n'est moins sûr...


Dès le début du film, Fred se situe du côté de la vérité. Sa fonction (journaliste d'investigation) le pousse à révéler au monde ce que le système cherche à cacher. Son franc-parler, son intransigeance, sa franchise se retournent alors irrémédiablement contre lui, quand bien même il essayerait, pour les besoins d’un article, de se faire passer pour ce qu’il honnit au plus haut point. Que le groupuscule néo-nazi démasque ce journaliste juif enquêtant sur eux pointe alors, non sans ironie, cette incapacité pour le personnage à jouer un rôle. À l’opposé du spectre, le président américain ne souhaite quant à lui pas briguer un second mandat afin de se consacrer à sa carrière d’acteur, dont le sacre ultime, plus prestigieux encore que la gouvernance de la première puissance mondiale, serait de jouer au cinéma.


Si ces personnages semblent être aux antipodes, ils incarnent en réalité les deux facettes d’une certaine conception de la bouffonnerie. Fred est un bouffon, au sens premier du terme : il est celui qui suscite les moqueries en essayant de révéler les tares d’un système gouverné par l’hypocrisie et les manigances entre les puissants de ce monde. Mais ce bouffon a prise avec le réel en ce qu’il ne doit son statut qu’au regard condescendant porté sur lui, en raison de son accoutrement, sa manière d’être, ses expressions, qui répercutent, au niveau politique, son non-alignement idéologique avec le pragmatisme et le machiavélisme des dirigeants politiques. À l’inverse, le président est un bouffon aux yeux du spectateur, en ce qu’il incarne la quintessence de la bêtise, à l'heure où peuvent se faire élire d'anciens acteurs majeurs du divertissement aux Etats-Unis (pensons à Ronald Reagan en 1981 et Donald Trump actuellement). Il symbolise pleinement l’absence totale de prise avec le réel chez les « politicards ». À travers lui, politique et série-télé se confondent, preuve s’il en est que l’image renvoyée, la façon de tromper l’électeur/spectateur, priment sur les considérations éthiques.



Charlotte quant à elle doit se frayer un chemin entre ces deux extrêmes, tiraillée entre son désir de renouer avec son idéalisme et ses convictions de jeunesse, et le cynisme d’un monde politique gouverné par les faux semblants. Se met alors en place un jeu d’écho entre l’engagement politique et l’engagement amoureux, à travers un récit à la structure dès plus classique. À l’opposition initiale entre la vérité des sentiments amoureux et le mensonge inhérent au carriérisme politique, succède un discours sur la nécessité du compromis, que ce soit en politique (savoir faire des concessions à ses adversaires pour maximiser ses chances d’élection) ou en amour (s’adapter à l’autre en adoptant une attitude compréhensive). S’il n’est pas besoin de révéler la fin pour comprendre que de ce conflit entre passion et raison naitra un éloge de l’amour inconditionnel et de l’authenticité, reste que la trame narrative du récit me semble porteuse d’une contradiction qui pose la question de la difficile conciliation du fond et de la forme.


L'œuvre se fait en effet le relai d’un message qui promeut la sincérité par opposition au mensonge, la singularité contre les images lissées, l’excentricité face au conformisme. Mais en dressant un parallèle entre la situation d’un candidat devant tenir compte des attentes de son auditoire pour se faire élire et celle d’un réalisateur ciblant un public précis pour produire de l’adhésion, force est de constater que le film utilise les ficelles les plus démagogiques de la « communication » humoristique afin de cibler un électorat politiquement déjà acquis. Comment expliquer autrement ces blagues hors-contexte sur les mâles blancs, cette façon de passer en revue tous les problèmes sociétaux rencontrés par la société américaine, quand bien même ceux-là n’auraient aucun lien avec l’histoire racontée, autrement que par la volonté de plaire à un certain public ? Le film utilise tous les « éléments de langage » habituels des communicants de l’humour aux États-Unis, depuis que les frères Farrely et Judd Apatow ont injecté une dose de modernité dans la comédie américaine avec leur humour potache et régressif. En conséquence, l'œuvre aura beau s’attaquer à ces conseillers politiques rivés à leur agenda, le spectateur n’est pas dupe : le film ne fait que cocher les cases attendues pour ce type de récit, en produisant un discours consensuel et en ne s’écartant nullement des codes du genre. Peut-on critiquer le manque de sincérité et de personnalité de ceux qui nous gouvernent, leur frilosité et incapacité à raisonner autrement qu’en terme statistique, alors que le produit que l’on fournit à ses spectateurs est lui-même parfaitement calibré pour plaire, sans aucune prise de risque ?



À ce propos, il serait d'ailleurs intéressant de « politiser » la structure du récit et la manière dont celui-ci caractérise ses personnages pour voir si le film n’est pas aussi en contradiction avec le discours progressiste qu'il cherche à véhiculer. En effet, dans la dernière partie du métrage, Lance, meilleur ami de Fred, invite ce dernier à reconsidérer son comportement à l’aune de ses principes. La tolérance suppose d’accepter l’autre avec ses différences, ses divergences, auquel cas Fred ne vaudrait pas mieux que les Républicains qu’il dénonce. Lance lui fait remarquer que son attitude le situe parfois dans le camp des libéraux érigeant le mythe du self-made-man en idéal politique justifiant l’individualisme forcené dans une société structurée par le capitalisme. Cette scène a cela d’intéressant qu’elle invite le personnage à prendre du recul sur lui-même, pour mettre au jour ses propres paradoxes. Appliqué à la lecture du film, ce type de d’interrogation sur les valeurs transmises par les personnages fait percevoir les limites d’une œuvre affichant son progressisme tout en étant dépendant de schémas narratifs qui relativisent fortement sa pertinence politique. Prenons pour exemple la façon qu’a l'œuvre de sans cesse se référer au passé du personnage de Charlotte pour témoigner de son intégrité. La vérité de son être se trouve derrière elle, à une époque où son engagement politique ne souffrait d’aucune compromission. Les arcanes du pouvoir l’ont pervertie et c’est en replongeant dans son adolescence qu’elle redécouvre la vérité qui gisait en elle, son « moi » authentique. N’y a-t-il pas quelque chose d’assez réactionnaire, essentialisant et d'anti-progressiste à considérer que le passé détermine la nature véritable du sujet, comme si la vérité se trouvait derrière soi ?


En définitive, Séduis-moi si tu peux apparaît comme une œuvre pétrie de contradictions, reprenant tous les codes et clichés du genre sans jamais véritablement surprendre. Les péripéties n'ont rien d'entrainantes et même l'énergique interprétation de Seth Rogen finit par s'épuiser à mesure que le personnage sacrifie son caractère corrosif sur l'autel de l'amour. Malheureusement, l'humour faussement subversif du film, la piètre qualité de ses gags et sa vision simpliste du monde politique invitent à répondre « non » à l’injonction de son titre français. N’est pas un spectateur facile qui veut…



Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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