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PLONGER - CRITIQU'ANALYSE

Mis à jour : janv. 21

Passion, Couple, Doute, Maternité, Travail, Photographie : Un diptyque narratif sur l'apnée d'une femme aimante étouffée par la protection, aveugle et amoureuse, de son concubin et père de son enfant, ou comment Plonger interroge la pérennité d'un couple en prise avec la routine et ses carcans tant géographiques que mentales. Entre plonger pour renaître et plonger pour faire son deuil.


Plonger est la deuxième adaptation romanesque pour Mélanie Laurent, tirée du livre éponyme du journaliste Christophe Ono-dit-Biot publié en 2013. Une construction narrative relativement simple et réaliste car la trame se concentre sur deux personnages principaux : Paz, photographe et César, journaliste. César, marqué par son enlèvement au Yémen il y a de ça plusieurs années, voit son traumatisme remonter à la surface lorsque sa compagne Paz lui annonce qu'elle veut y concrétiser son projet photographique. Malgré les tentatives de passer outre cette routine casanière et la naissance d'un enfant, le cap pour le couple est dur à maintenir et Paz décide de jeter l'ancre, seule, au Yémen. César, quant à lui continue d'élever seul son enfant, quand il n'est pas au travail, jusqu'à qu'il soit contraint de plonger, tête la première à la rechercher de sa femme à Sanaa.


Crédit photographique : IMDb

Esthétiquement assez riche, ce troisième long-métrage de la réalisatrice Mélanie Laurent, est intéressant mais présente plusieurs obstacles à une immersion totale dans le récit. Quelques redondances de narration et surtout plusieurs niaiseries de dialogues peu crédibles qui peuvent alourdir le propos visant pourtant la finesse : la périclitation des liens interpersonnels, la difficile conjugaison des égoïsmes, la fragilisation de l'intime, la quête de l'épanouissement individuel au sein du couple, etc. Ceci étant dit, ces défauts liminaires restent cependant minoritaires face à la puissance évocatrice du film.


D'emblée, ce qui frappe le spectateur lors du visionnage, c'est l'importance qu'accorde la réalisatrice à l'esthétique de son travail. Ainsi à l'instar de Paz, Mélanie Laurent travaille chacun de ses plans avec une précision photographique et un souci apporté au cadrage et à la lumière.


Crédit photographique : UniFrance

D'abord, cet esthétisme léché passe par le cadrage. L'évolution de la distance entre les personnages se fait ressentir : on passe progressivement de plans rapprochés, à des plans moyens puis à des plans larges voire des gros plans individuels afin de marquer une franche séparation entre les deux protagonistes. Symbole que les deux amants ne se comprennent plus. En outre, c'est aussi par le cadrage que passe le sentiment d'étouffement et de doute qu'éprouve Paz d'abord puis César. Ils sont alors littéralement écrasés et comprimés par le cadre. D'autant plus que le spectateur subit un contraste important : entre les imposants paysages, les plans d'ensemble visibles à leur rencontre et le confinement de leur appartement parisien. Le paysage devient ici le symbole de leur épanouissement. Ainsi, si la première rencontre charnelle est consommée sur les hauteurs d'une falaise, leur relation, elle, se consume dans une urbanité à ras du sol en face du métro aérien. Le décor détonne et le son renforce ce contraste. Une scène-tableau : Après l'accouchement de son enfant, Paz encore à la clinique est proche de la fenêtre à droite du champ presque hors-champ. Elle est franchement écrasée par un mur blanc qui occupe plus de la moitié de l'écran. Une symbolisation très visuelle de l'enfermement auquel sera soumise cette nouvelle mère au foyer. Paz est alors encline à un doute lancinant et de plus en plus systématique. Un questionnement du personnage de plus en plus visuel car on constate une multiplication des plans désaxés au sein desquels le personnage n'est plus au centre du dispositif filmique.


Crédit photographique : Mars Films

C'est ensuite par l'attention portée aux lumières que se ressent cet esthétisme. En effet, la réalisatrice installe une figuration abstraite, allégorique de Paz, notamment par la couleur. Paz se définit alors selon un régime colorimétrique qui lui est propre. Au cours du métrage, la compagne de César sera associée à la couleur rouge : Le rouge des phares qui animent la circulation parisienne, le rouge des néons d'un food-truck, le rouge du brasero de ces amis artistes, le rouge de sa chambre noire pour développer ses photographies. Ainsi, l'intelligence de la mise en scène permet à la couleur rouge de devenir la lumière-totem de Paz. La lumière remplace temporairement, et de manière illusoire, cette femme. Par exemple César, pour combler l'absence de sa compagne, rallume l'ampoule inactinique de son laboratoire photographique.


Crédit photographique : AFC

Au rouge, s'ajoute le bleu, lié à la mer et par extension au requin qu'elle parraine. Cette couleur céruléenne, abyssale et hypnotique l'obsède, altère son comportement et confirme ses doutes : elle ne veut plus de cette vie. César donne corps et âme à sa recherche. Son obsession grandie pour ce milieu aquatique qui n'est pas le sien et le marque de plus en plus durablement : les plans sous-marins s'allongent, la durée de surdité de César à sa sortie de l'eau s'étirent en dehors de l'eau, il semble encore plongé dans l'univers de sa femme, dans sa mémoire. À la toute fin du film, lorsque César plonge avec l'instructeur Marin pour voir ce fameux requin, la caméra filme en plan fixe l'embarcation vide sur laquelle reste allumé un gyrophare rouge. César remonte à la surface, le visage totalement embrassé par la lumière rouge du gyrophare : Après s'être plongé dans l'univers bleu de Paz, César la retrouve par cette lumière rouge qui l'incarne. Une dernière caresse symbolique. En outre, la couleur renforce cette attraction du spectateur pour le personnage de Paz. Elle captive la caméra car c'est le seul personnage durant la majorité du long-métrage à être exposé à une lumière autre que naturelle. Ainsi, elle devient presque spectrale et fantasmée. Une altérité instable aussi fugace qu'une flamme. On retrouve ici la réflexion posée par la réalisatrice de Grave (2016) Julia Ducournau à propos de la « lumière narrative » : la lumière raconte quelque chose du récit, elle incarne un personnage ou en devient elle-même un.


Crédit photographique : AFC

C'est aussi par la musique que la réalisatrice distille les doutes de Paz. Dès lors se succèdent, aux silences et musiques classiques des paysages grandioses de début et de fin du film, les sons d'une ville hostile et irritante : la mélodie du métro parisien l'illustre par le son d'alerte, la fermeture des portes et le crissement des roues sur les rails. À ces sonorités, s'ajoute la promiscuité citadine et ses « putain de bruits humains » (la jeune artiste interprétée par Noémie Merlant) : Paz est asphyxiée/assourdie. Ces tentatives d'évasion par l'intensité des musiques hispanophones ne seront que de courte durée. C'est le dépaysement total et ses sonorités maritimes, être littéralement plongée dans un autre univers qu'elle désire. Ainsi, encore une fois, le son à une importance car c'est celui de la radio et plus précisément l'interview de Jacques Brel qui verbalise - trop lourdement peut être - ses doutes : « Il y a deux manières de réagir devant ce qu'on ne sait pas : c'est de décréter que c'est idiot ou aller voir. Et je préfère aller voir [...] le talent c'est avoir envie de faire quelque chose. Mais ce n'est que cela ».


Enfin Mélanie Laurent use, sans abuser, de la fonction de photographe de son personnage féminin pour mettre en avant l'esthétisme de son travail. Paz irradie par sa beauté naturelle et son magnétisme que sublime ses séances photographiques. Ce travail sur le corps de Paz est un questionnement, qui peut paraitre un peu facile mais reste efficace, sur l'acceptation de ce nouveau corps qu'engendre la maternité. Par ces poses, ces regards, ces angles de caméra, Mélanie Laurent pénètre dans la tête de son personnage pour en questionner son rapport au corps et à la grossesse. Par ailleurs, c'est une nudité protéiforme (érotique, naturelle, artistique) que met en scène la réalisatrice, ce qui lui confère une épaisseur, un mystère. Un mystère que son mutisme confirme, car on ne sait jamais ce que pense réellement ce personnage même si on le devine.


Crédit photographique : IMDb

Au plus près des doutes de son personnage, Mélanie Laurent installe des moments de rupture spontanés et inattendus. Par exemple ce plan séquence, où Paz quitte l'appartement, malgré l'insistance de son conjoint pour qu'elle y reste, qui semble presque « prendre de court » la caméra. Si bien que dans ce mouvement rapide, la caméra se retrouve plaquée contre la porte, le spectateur ne pouvant affirmer si la femme est partie ou non. Après ce départ, c'est sur César que le diptyque se concentre. La crise du couple vire alors à l'enquête, et plus encore à une quête introspective. Le spectateur suit donc avec attention car pour lui Paz est introuvable. Elle devient une figure absente, mutique et spectrale. Il est à présent rivé sur la perdition de César.


Enfin, le discours filmique se prête à une analyse géographique du sensible. C'est une mobilité vitale pour Paz : le besoin d'un ailleurs qui répond à ses passions et qui l'extrait de la routine et des censures maritales. Être immobile c'est mourir. Plus encore, le film met en regard deux régimes de mobilité contraire : La mobilité pendulaire quotidienne et routinière de César qui éprouve un besoin de stabilité ; la mobilité extraordinaire, hors du quotidien et de longue-durée de Paz qui éprouve un besoin de s'affranchir des frontières, quelle qu'elle soit et recouvrir sa liberté. Ainsi pour paraphraser Paz : quand les uns ne bougent pas, ils ont l'impression que les autres fuient.

C'est avec une grande tendresse que Mélanie Laurent filme Paz et César. L'esthétisme de son long-métrage en dit tellement sur les personnages, leur relation, leurs émotions que les dialogues naïfs et artificiels apparaissent supperflus et allourdissent le propos.


« Une image de cinéma raconte toujours plus que ce qu'on voit » (Olivier Assayas – Filmer l'invisible, Plan Large).

Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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