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PARASITE - CRITIQU'ANALYSE

Mis à jour : 23 juin 2019

Familles, Inégalités, Usurpations, Travail, Mobilités, Capitalisme, Fable : Une famille sud-coréenne très modeste voit son quotidien s'améliorer lorsque le fils du clan parvient à se faire engager comme professeur d'anglais auprès d'une autre famille, dont elle convoite la richesse ou comment le réalisateur Bong Joon-ho par un cinéma tant engagé que divertissant dénonce-t-il les inégalités sociales ?


Notre collègue rédacteur Tom a parfaitement mis en évidence dans sa critiqu'analyse, l'importance de la « limite » qu'elle soit technique, sociale ou esthétique. Poursuivons sa pensée et rajoutons une quatrième limite intrinsèquement liée aux trois autres : une limite géographique. Cette dernière étant entendue comme une frontière physique et symbolique qui conditionne le déplacement des personnages dans l'espace. La difficile mobilité géographique des personnages est un leitmotiv chez Bong Joon-ho. Ici, c'est la mise en scène d'une famille qui tente de transcender sa classe sociale, de franchir cette limite. Cependant on constate, plus tard dans le film, qu'elle se heurte à des « murs invisibles », comme l'a théorisé le géographe Guy Di Méo pour les femmes et leurs stratégies d'évitement dans l'espace public.


Copyright : The Jokers | Les Bookmakers

Toutefois, le réalisateur sud-coréen s'amuse ici à rendre visible ces « limites ». En cela, le réalisateur possède une lecture très géographique des sociétés, qui rend son travail extrêmement visuel par un jeu manichéen du contraste. Un contraste qui passe, encore une fois, par la lumière qui « dit » quelque chose du film. Ainsi, aux couleurs crues et verdâtres de l'entre-sol de la famille de Ki-taek (famille modeste) se succèdent les couleurs chaudes et tamisées de la maison des Park (famille riche). Toutefois cette opposition dépasse le simple champ des couleurs. Il la cultive également dans l'écriture même des personnages. Volontairement, il les caricature voire, nous le verrons, les animalise. Bong Joon-ho essentialise les classes sociales à partir d'une imagerie simpliste. Il outre les traits. Là, les riches sont forcément manipulateurs, égoïstes, imbus d'eux-mêmes, naïfs et méprisants alors que les pauvres sont gentils, débrouillards, habiles et intelligents. Plus encore et surtout, les pauvres sont revanchards voire révolutionnaires. Ici le réalisateur, tout comme dans Snowpiercer, le Transperceneige (2013), distingue et compartimente les classes sociales. Il cultive ici une vision marxisante de la société dans laquelle le prolétariat serait amené à une révolution sociale afin de renverser le capitalisme et les classes sociales.


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Cette interprétation simple de la société, vue à travers le prisme « dominants – dominés », lui confère des allures de fable. Ainsi, cette lecture critique, loin d'être une caricature vaine et stupide, grossit les traits pour mieux en dénoncer les travers. Dès lors, à l'instar du poète français Jean de La Fontaine qui se « sert d'animaux pour instruire les hommes », Bong Joon-ho animalise ses personnages pour construire sa satire : les grues et les cafards. Les premiers sont socialement mais aussi géographiquement plus élevés, comme perchés sur un nid et indépendants les uns des autres tandis que les seconds tantôt quadrupèdes tantôt rampants, se cloîtrent dans un entre-sol lugubre et insalubre et se déplacent surtout en groupe. Le réalisateur insiste ici sur des images fortes : un travelling vertical très intéressant ségrègue les deux familles, passant du couple Park s’étreignant sur le canapé et jouissant d'une grande profondeur de champ à la famille de Ki-taek retranchés et parqués sous la table du salon qui marque ainsi une frontière physique entre les deux familles. Par la suite, Ki-taek rampe sur le sol, humilié et les pieds sales, devant ses enfants tandis que le couple Park triomphant s'endort paisiblement.


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Cette lecture radicale et sans nuance participe à son caractère divertissant : les personnages et les lieux stéréotypés sont vite identifiés et le réalisateur fait en sorte que le spectateur s'identifie à la famille de Ki-taek dont la cause semble juste. Notons que, à revers de Us (2019), la focalisation se fait du côté des envahisseurs (ici parasites) plutôt que des envahis. Le rapport de force reste le même et la dénonciation du mépris de classe demeure : les exhalaisons souterraines des classes inférieures insupportent le monde en surface. Grâce à une lecture sans nuance et aux oppositions fortes, Bong Joon-ho rallie très rapidement le spectateur à la cause des plus modestes qui subissent injustement un mépris de classe. La forme de ce discours de dénonciation, par la musique, le montage et les ralentis, participe également au rythme du film et lui attribue une identité qui font en sorte de divertir et de tenir en haleine le spectateur.


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Cette lecture géographique, très visuelle, des inégalités sociales se condense en une séquence brillante de Bong Joon-ho. Suite à la scène précédemment évoquée, la famille inquiétée est obligée de quitter les lieux de leur usurpation et de retourner ainsi chez eux. À partir de là s'entame la descente, ou plutôt la chute, du « nid » jusqu'à leur « trou ». Une procession humiliante sous une pluie battante. Pendant plusieurs minutes, le réalisateur va étier la scène pour mettre en lumière l'énorme distance, tant géographique que sociale, qui sépare les deux familles. On retrouve aussi, par certains aspects, une citation du Voyage de Chihiro (2001) dans laquelle l'héroïne principale descend un long escalier pentu pour se rendre à la chaufferie des bains gérée par Kamaji, symbole du prolétariat. La famille redescend de l'échelle sociale pour se noyer les limbes de leur pauvreté. Et malgré l'intensité de cette scène, le réalisateur a l'intelligence de mesurer son pathos.


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Encore un parallèle avec Snowpiercer, le Transperceneige (2013), mais également avec Okja (2017), les personnages désirent foncièrement se libérer d'une situation de domination et arracher leur liberté. D'ailleurs, fréquemment dans le cinéma du sud-coréen se pose cette violente question « Comment les humains se meuvent et s'adaptent dans un espace qui n'est pas légitime pour eux ». Un décalage source de comique mais qui reste surtout un questionnement critique et engagé. On peut voir dans cette question récurrente qui obsède Bong Joon-ho dans ses métrages, une influence de la radical geography anglo-saxonne des années 1970. Une géographie sociale et critique, qui repense l'influence de la société sur son espace et vice-versa et qui revête un positionnement politique et idéologique. Une géographie postmoderne qui met en avant des thématiques nouvelles et lacunaires pour l'époque comme les femmes, les minorités, l'écologie, la pauvreté, le pacifisme, etc. que le réalisateur de Parasite défend également.


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Enfin, en bon fabuliste le réalisateur se pare d'une morale qu'il symbolise par la pierre de collection donnée en cadeau au fils de la famille. Cette dernière, loin d'être anecdotique ou anodine, représente le fil d'Ariane du métrage. D'abord lorsqu'elle est confiée à la famille, elle ne représente pour eux aucune valeur, la mère arguant d'ailleurs qu'elle aurait préféré de quoi se sustenter. Cette pierre est même réduite à son simple caractère de roche, lourde et saillante, pour menacer un homme tentant d'uriner contre leur maison. Puis, le fils de Ki-taek s'attache de plus en plus à ce cadeau et ne s'en sépare plus : exactement comme sa famille aveuglée par la richesse de ses employeurs qui les impressionnent et qui refusent de quitter les lieux. La famille est alors attirée irrésistiblement et hypnotisée par le luxe. Un attachement tel à ce mode de vie, jusqu'alors étranger pour eux, qui conduira littéralement à leur perte : la pierre va servir à une tierce personne pour fracturer le crâne du fils. Enfin, une fois la famille démasquée et jugée, la pierre est reconsidérée. Le fils guéri qui réalise sa faute, lui ôte son socle et la dépose dans le cours d'un fleuve. Un geste simple mais symboliquement extrêmement fort : sans son socle, qui fait d'elle une pierre d'exposition, la pierre est totalement semblable aux autres pierres au fond du fleuve. Remplaçons les termes. Sans la mise en valeur pleine d'artifices ou « la mise en scène du quotidien » (Erving Goffman), les humains sont semblables et la distinction entre riches et pauvres tombe alors à l'eau. La famille revient alors à la réalité mais ne refuse pas le rêve, le fantasme d'un ascension dans lequel les cafards deviennent des grues.


Une satire sociale aux allures de fable marxisante qui dénonce les inégalités sociales. Par une fluidité remarquable, Bong Joon-ho tient en haleine son spectateur et réussit son pari de divertir et de dénoncer. Un engrenage inattendu, un thriller jouissif et brillant.

« Une comédie sans clowns, une tragédie sans méchants » – Bong Joon-ho

Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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