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Ma nuit chez Maud est-il un film moderne ?

En 1969, Éric Rohmer apparaît moins moderne que ses camarades de la Nouvelle Vague. En effet, avant même de définir ce qu’est la modernité au cinéma, une simple intuition affirme que les films de Godard ou de Rivette sont, à la même époque, de manière plus visible, plus éclatante, modernes.


Plutôt que plus classique, Rohmer est surtout moins chanceux. En 1969, quand sort Ma nuit chez Maud, il a déjà 50 ans et n’est l’auteur que de deux longs métrages, Le signe du lion et La collectionneuse, alors que ses anciens camarades des Cahiers du cinéma, comme Godard ou Chabrol, enchaînent les tournages depuis 1960. Son premier long métrage a été un échec commercial qui l’a condamné à se cantonner aux courts métrages et aux films institutionnels, mais aussi à réaliser ses films suivants avec davantage d’ingéniosité que de moyens.


C’est Ma nuit chez Maud qui va permettre de réparer cet outrage : grâce à ce film, il obtient une reconnaissance critique et publique plus large que le Quartier latin, il est loué par Positif sous la plume de Michel Ciment, on lui ouvre les portes de la Sorbonne, où il donne des cours de mise en scène. Il semble faire jeu égal avec ses anciens collègues de la Nouvelle vague.


Pourtant, Ma nuit chez Maud est un film curieux : il s’agit d’un film en noir et blanc, au récit linéaire, dont les personnages sont des représentants de la bourgeoisie de province… Aussi, il s’agit d’un « conte moral », et sur la religion. Ainsi, le film n’apparaît pas particulièrement réjouissant, et surtout, peu moderne. Pourtant, par bien des aspects, Ma nuit chez Maud est un film moderne.


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Qu’est-ce que la modernité au cinéma ?

Je n’ai pas choisi de donner d’emblée une définition de la modernité au cinéma à laquelle je confronterai le film. Tout au plus puis-je dire que le cinéma moderne apparaît après la Seconde Guerre mondiale en réponse au classicisme hollywoodien, que Voyage en Italie de Rossellini peut être considéré comme le premier film véritablement moderne, et que le cinéma moderne connaît un essor avec la Nouvelle Vague en France. Mais déjà, ce serait prendre le risque de simplifier. Alors, pour comprendre la modernité du film, je vais plutôt l’étudier à travers différents prismes, à l’aune de plusieurs critères qui constituent selon moi la modernité au cinéma.



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Critère 1 : La place de l’auteur. Même si ce critère ne suffit pas à caractériser ce qu’est un film moderne, la modernité accorde une importance centrale au style de l’auteur-metteur en scène, à ses habitudes de mise en scène…



Incontestablement, Eric Rohmer s’affirme comme auteur, en particulier dans Ma Nuit chez Maud.


Ma nuit chez Maud s’inscrit dans la série des Contes moraux, dont il est le troisième épisode, bien qu’il s’agisse du quatrième Conte moral réalisé par Rohmer. Ce goût pour les cycles, qu’il retrouvera plus tard avec ses Comédies et proverbes, puis avec les Contes des quatre saisons est rare dans le cinéma français, et donne à l’œuvre de Rohmer une cohérence stylistique et thématique qui lui est propre. Ainsi, les Contes moraux consistent en une variation sur le même thème, qui est celui de Ma nuit chez Maud : un homme tenté par une femme finit par en choisir une autre.


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Aussi faudrait-il faire preuve de mauvaise volonté pour ne pas identifier ce film comme « un film de Rohmer ». Le style de Rohmer y est bien présent : l’économie de moyens, l’absence de musique extra-diégétique, l’ancrage dans un espace précis, le thème du couple, l’importance de la parole…



Critère 2 : Les thèmes. De mêmes thèmes hantent les films modernes : notamment, le délitement du couple, ou la mort du divin.



Il est vrai que les thèmes abordés par Rohmer dans Ma nuit chez Maud ne respirent pas la modernité. Même, le film semble se trouver aux antipodes de la vague libertaire qui a parcouru la France après mai 1968 dans les milieux intellectuels et artistiques : le héros, personnage austère qui se lève à l’aube, va à l’usine la semaine et à la messe le week-end semble un peu anachronique. Et dans le film, il est question de foi religieuse, de mathématiques, de valeurs morales, de fidélité… thèmes développés dans de nombreux, et parfois exigeants, dialogues.


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Pourtant, les thèmes rohmériens, jugés insuffisamment spectaculaires, ont été peu abordés dans l’histoire du cinéma… Est-ce suffisant pour les qualifier de « modernes » ?


Ce serait un peu facile : ce n’est pas parce qu’un cinéaste convoque des thèmes peu évoqués par l’histoire du cinéma que son film devient instantanément moderne… Mais il faut lui reconnaître un certain courage pour avoir entremêlé discussions métaphysiques, morales et mathématiques sur le pari pascalien, discussions sur le déterminisme marxiste, et discours de séduction sexuelle…


Mais les réflexions typiquement modernes sur le couple, sa fragilité, son délitement, sont aussi présentes dans Ma nuit chez Maud, à travers le couple dysfonctionnel Vidal / Maud, ou dans la relation inaboutie entre le narrateur et Maud. Ces thèmes sont présents dans Voyage en Italie, et dans presque tous les films de la Nouvelle Vague, obsédée par les histoires de couples qui ne fonctionnent pas, ou plus. Aussi hérité de Voyage en Italie, le thème de la crise du divin est important pour la modernité cinématographique… Et la réflexion sur le sacré, sur l’absolu, est au cœur de Ma nuit chez Maud, même si lui n’en conclut pas à la mort du divin.


Le personnage de Maud permet aussi de capter la modernité d’une époque : c’est un personnage peu vu jusque-là. Elle n’est pas cantonnée à un rôle sexuel, à un rôle de fantasme et à sa beauté. Maud est une femme indépendante, qui vit seule avec son enfant et sa bonne, elle est intelligente, doté d’une position sociale élevée (médecin et appartenant à une fameuse « famille de libre-penseur »), maîtrise et conduit les conversations, a une plus grande expérience de la vie que ses homologues masculins (elle a un enfant, a été mariée et divorcée) … jusqu’à apparaître comme une femme forte, à côté de laquelle Françoise, malgré sa pureté rohmerienne, semble bien creuse.


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Enfin, pour le plaisir, il faut citer cette pirouette de Rohmer, datant de l’époque où il se faisait encore appeler Maurice Schérer : « s’il est vrai que l’histoire est dialectique, il arrive un moment où les valeurs de conservation sont plus modernes que les valeurs de progrès ».



Critère 3 : La recherche de l’autonomie, voire la pureté du médium. La volonté d’autonomiser le cinéma comme art fait partie des objectifs de certains cinéastes modernes.


Sur ce point, Rohmer semble le moins moderne : son cinéma est influencé par la littérature. Il lui manque une radicalité formelle, plus évidente chez Bergman ou Godard (bien que le cinéma de ce dernier soit aussi nourri par la littérature).


Pourtant, il semble difficile de lui reprocher le choix de sa forme, qui est adaptée à son contenu, et le met en valeur. En effet, la plupart des scènes consiste à filmer un dialogue, presque une pièce de théâtre. Et Rohmer ne filme justement pas comme s’il s’agissait de théâtre filmé : le dialogue se déploie dans un espace situé, dans une réalité concrète, et existe dans des environnements sociaux et naturels, qui ne sont pas abstraits. Ainsi, il accomplit une performance étonnante : le spectateur écoute des dizaines de minutes les personnages disserter sur le pari de Pascal, le marxisme et la fidélité sans s’ennuyer.


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Et puis, Ma nuit chez Maud apparait comme un film de transition, où le principe du narrateur littéraire tend à disparaître, où l’influence de la littérature se fait moins grande. En effet, la voix-off du narrateur se fait discrète. Elle n’intervient qu’à deux moments, au début du film (où e narrateur raconte qu’il a décidé de se marier avec Françoise un 21 décembre) et à la fin du film (où il comprend pourquoi Françoise et Maud se connaissent). Ainsi, alors même que l’on qualifie facilement Rohmer de cinéaste littéraire, cette quasi disparition du narrateur tend vers un mode d’énonciation plus purement cinématographique, qui est le propre du cinéma moderne, là où le cinéma classique aime emprunter à la littérature ses structures narratives.


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Aussi, Rohmer, à qui on reproche un manque de style formel personnel, propose quelques originalités, certes moins flamboyantes que chez autres figures de la modernité. Par exemple, les valeurs de plans rohmériennes sont curieuses : il détourne l’usage du plan moyen en n’y incorporant pas les pieds, et détourne le plan américain en y incorporant les genoux des acteurs (notamment dans la séquence de la soirée de Noël chez Maud). Ces discrets glissements ont du sens : en s’écartant des normes en vigueur, Rohmer opère peut-être dans le premier cas un rapprochement vers le personnage, et une mise à distance dans le second. Mais parfois Rohmer se montre-t-il moins subtil en assénant un brutal coup de zoom, technique qu’il apprécie.


Autre originalité chez Rohmer : dans les scènes de dialogues, sa caméra ne suit pas toujours le locuteur, mais s’arrête souvent sur le visage de celui qui vient de parler, et qui écoute la réponse. Cette manière de filmer l’écoute est intéressante, car elle est liée à des partis-pris esthétiques : vouloir montrer l’écoute, c’est dire que les réactions qui se lisent sur le visage de l’interlocuteur valent davantage que le discours prononcé.



Critère 4 : Montrer le réel. Le cinéaste moderne est celui qui tente de retranscrire la profondeur d’un monde qui est le lieu de rencontres et d’expériences, de restituer un monde opaque, de capter la complexité du réel. Là où le cinéma « classique » fournit une démonstration pour convaincre le spectateur, le cinéma moderne montre.



Ma nuit chez Maud respecte ce critère. La confrontation des points de vue sur l’existence, leur discussion permet de mettre en scène un monde complexe, où rien ne va de soi, où tout mérite d’être discuté et nuancé.


Ma nuit chez Maud propose une pensée fine en se référant d’une manière qui n’est pas confuse, à la littérature, la philosophie, à la théologie. Aussi, les personnages ne sont pas caricaturaux, notamment le narrateur, qui est le plus abouti : le narrateur n’est pas un austère saint homme de foi, les personnages ne sont pas que pions de scénario fonctionnels, ils incarnent plus qu’une idée. Les personnages sont ambigus, leurs conduites pas toujours claires, et en cela correspondent à une idée de l’homme.


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Rohmer ne filme pas des idées abstraites, il filme des hommes, qui peuvent se tromper. Ainsi, les hésitations, notamment celles du narrateur, sont éprouvantes, et finalement heureuses pour lui. Mais le film n’est pas normatif, moralisateur : en témoigne la dernière scène du film, où le narrateur refuse de juger les aventures amoureuses de sa femme avec le premier mari de Maud.


Ainsi, Rohmer veut que son cinéma soit « réaliste » : il vise la reproduction du monde tel qu’il est. Ou plutôt, tel qu’il est vécu par l’homme, ce qui justifie par exemple l’utilisation de focale 50mm, qui correspond à la vision humaine, ici, et dans la plupart de ses films ultérieurs.


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C’est dans cette perspective que doit être appréhendée l’importance de la parole dans le film. A l’inverse des films « de qualité française » que condamnaient les cinéastes de la Nouvelle vague, tout ce qui est dit ici a un sens : Rohmer est contre la gratuité de la parole, du bon mot (bien qu’il soit doté d’un sens du bon mot, par exemple, et pour le plaisir : « nous ferions l’amour par désœuvrement. Ce n’est pas une solution, ni pour elle, ni pour moi »). Si la parole est si présente dans le cinéma de Rohmer, c’est par souci de réalisme : le langage est une action, et c’est même l’action la plus courante dans le quotidien. Dès lors, un cinéma du réel exigerait que la parole soit au cœur d’un film.


Le cinéma de Rohmer serait donc un « cinéma de prose » que l’on pourrait opposer à un cinéma de poésie pasolinien : Rohmer cherche à retranscrire le plus fidèlement possible jusqu’aux plus petites choses du réel, sans y imposer et ajouter un point de vue artiste.


Laissons-le conclure : « vous serez frappés, d’abord, par la simplicité du point de vue, l’ascèse du décor, disons même, parfois, la banalité des attitudes. Mais un examen plus attentif vous fera distinguer, sous cette sécheresse apparente, mille petites inventions, surtout en ce qui concerne le mouvement des mains, toujours caractéristique, toujours éloquent, toujours sensible, toujours intelligent, toujours beau, toujours vrai. Ces petites beautés-là, c’est le grand art : on l’admet en peinture, pourquoi pas au cinéma ? »



Critère 5 : Une réflexion sur le sens du monde. Le cinéma moderne est un cinéma de la suspension du sens, et présente le monde comme arbitraire, et pas forcément intelligible.



En plus de filmer le réel et sa complexité, Rohmer livre dans Ma nuit chez Maud une réflexion sur le sens du monde, ou plutôt, sur son absence.


Dans le film existe une tension entre ordre et désordre, et subsiste peut-être une volonté, un espoir d’ordonner le réel : le film connaît un moment de désordre, de débordement, quand le narrateur poursuit Françoise en voiture (le cadre est instable, etc…). Aussitôt après, dans les séquences dans l’usine, espace du respect d’une hiérarchie sociale et professionnelle, ou à la librairie, tout n’est qu’ordre (ce qui se traduit par un cadrage stable et géométrique). Mais cette volonté d’ordonner le monde est trompeuse et illusoire : la rencontre avec Maud refait basculer le film dans une instabilité qui perturbe le narrateur ; le voici aussitôt qui suit des trajectoires erratiques dans l’appartement de Maud, troublé.


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Le film sépare le point de vue du narrateur et de la caméra : alors qu’on croit au début que ce qui est montré correspond au récit du narrateur, quelques distorsions apparaissent entre le récit du narrateur et ce que montrent les images. En réalité, ce qui est montré est moins ce qu’il s’est passé que ce dont le personnage veut bien se souvenir. C’est comme si la caméra semblait toujours être là pour les personnages, comme si la mise en scène semblait toujours objective et la plus neutre possible… mais qu’en réalité, un « puppet-master », le réalisateur, s’amuse à les manipuler : l’épilogue rend d’ailleurs compte de cette manipulation. Le narrateur est bien moins maître des événements qu’il ne semble le prétendre : au contraire, il est balloté par les événements… Ainsi, le personnage incarné par Trintignant veut apparaître comme un homme vertueux, jusqu’à l’austérité : le début du film le présente dans son chalet, où il semble par sa hauteur (tant physique que morale) dominer le monde ; et le premier quart du film le montre mener une vie équilibrée et saine, à base de lecture, de mathématiques, de travail et de religion… Mais la suite du film met en doute ce qu’on pensait savoir sur le narrateur : celui-ci a un passé mystérieux, que l’on devine sulfureux, et surtout, il n’est pas à l’abri d’affects contre lesquels il semblait immunisé…


Ainsi, le projet de Rohmer est d’établir un contrepoint entre l’image et le discours. La vision du monde de Rohmer est claire : on ne peut pas maîtriser le monde et lui attribuer un sens. Qui est alors ce narrateur ? Il y a d’une part le discours qu’il donne de lui (discours qui s’infléchit selon les moments et les interlocuteurs), et d’autre part l’image que la caméra donne de lui, qui est tantôt en accord avec le discours qu’il donne sur lui, et qui tantôt entre en dissonance avec l’image qu’il veut se donner. Mais la vérité objective n’est donnée ni par la parole du narrateur, ni par la caméra : cette vérité sur le sens (du narrateur, mais aussi du monde) n’est jamais accessible. Elle n’existe probablement pas.



Critère 6 : La réflexivité. Dans le cinéma moderne, il y a souvent la conscience de faire du cinéma : un texte ne se veut pas dialogue naturaliste ; l’acteur est un acteur avant d’être un personnage…



Il y a dans certaines scènes de Ma nuit chez Maud la conscience de faire du cinéma. Notamment, Rohmer fait le choix de dialogues bien peu naturalistes : ils sonnent faux, sont bien trop écrits pour faire illusion ; de même que la parole de Jean-Louis Trintignant, portée par sa voix suave et magnétique est jouée. Cette conscience du dialogue et du personnage ajoute au film une autre dimension : il pourrait s’agire d’une manière réaliste de dire ce qu’est l’homme. En effet, l’être humain joue à être quelqu’un, il incarne son personnage grâce à des paroles qu’il doit prononcer, des gestes qu’il doit effectuer… Dans la vraie vie, certaines personnes aussi « sonnent faux », ou alors, s’écoutent parler.


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Il ne faut toutefois pas exagérer : les acteurs essaient également de produire des effets de réel grâce à leur jeu, et ainsi, « sonnent juste » ces fois-ci, par exemple, pendant le repas chez Maud, où les personnages parlent en même temps à propos de Pascal, ou dans des dialogues entre Françoise et le narrateur.


Il y a également un jeu de références à d’autres films, d’hommages cinématographiques qui est une marque de fabrique du cinéma moderne. Patrick Louguet dans Rohmer ou le jeu des variations, fait par exemple l’hypothèse que la séquence de la sortie d’usine Michelin rejoue La Sortie de l’usine Lumière des frères Lumière...



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Alors, si Ma nuit chez Maud n’est pas spectaculairement moderne, il l'est peut-être plus délicatement : le film partage sa forme, ses thèmes, et surtout sa pensée, avec d'autres films modernes.


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Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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