LES HÉROÏNES DE GRETA GERWIG


Crédits photographiques : IMDB

S’il semble que Greta Gerwig ait fait irruption dans les esprits de tous en tant qu’actrice avec son rôle dans Frances Ha de Noah Baumbach, c’est son premier film qui l’a fait connaitre en tant que réalisatrice. Lady Bird, teen movie désinvolte et féministe sorti en 2017, dépeint les derniers mois de la vie lycéenne de Christine alias « Lady Bird », une jeune femme lumineuse et excentrique qui jongle entre l’attachement pour son univers d’enfance et ses aspirations grandissantes. D’une fraicheur certaine, le film dépoussière la comédie indé pour livrer une histoire féminine, profondément touchante. En 2019, Little Women, son second et dernier long métrage, est une adaptation du célèbre roman éponyme de Louisa May Alcott : une vision propre de la réalisatrice qui a su adapter avec brio la particularité de l’œuvre pour lui donner un écho actuel, une énergie spontanée et bienveillante. Saoirse Ronan, qui avait incarné sa Lady Bird, se retrouve dans la peau de Joe March, héroïne mythique qui se démène pour sa liberté. Ces deux films sont à proprement parlé différents. Ils n’en sont pas moins tous deux des œuvres à la photographie subtile, à la fois intimistes et à portée universelle, tendres et néanmoins d’une passion fougueuse. Qu’est ce qui rapprochent ces films ? Qu’est-ce qu’on retrouve de l’émotivité de Greta Gerwig qui fait que l’on se sent inspiré, transporté à la fin de chacun d’eux ?



Le refus de se soumettre à la normalité


D’abord, il y a ce que l’on pourrait attribuer à la personnalité haute en couleur des héroïnes de Gerwig. Je tiens à m’attarder particulièrement sur les deux personnages incarnés par Saoirse Ronan : Christine « Lady Bird » et Joe March. À travers elles, on retrouve une énergie intérieure, une ambition que rien ne semble perturber. Une puissance telle qui force à l’acception de soi, mais aussi de soi par les autres. Lorsque Lady Bird s’affirme non pas en tant que « Christine » (qui est son prénom de naissance) mais bien avec le nom qu’elle a choisi pour elle-même, elle se donne un amour, une fierté pour sa propre essence et sa personnalité. Lady Bird a une personnalité forte, à proprement différente de celle des autres personnages. Elle n’est identifiable à aucun groupe social de son école et apprécie se distinguer des autres par sa façon de s’habiller, ses cheveux colorés et l’affirmation de son univers lors, par exemple, de la campagne de présidence de classe durant laquelle elle confectionne ses propres affiches ou encore lorsqu’elle auditionne pour la comédie musicale. Joe March elle aussi, affirme sa différence par son accoutrement (elle n’est pas aussi apprêtée que ces sœurs) mais avant tout par son refus net de se marier, ce qui l’empêcherait d’accéder à sa complète indépendance afin de réaliser son rêve : devenir écrivain. Cette propension à non seulement s’accepter soi-même, mais surtout à crier au monde « Voilà ce que je suis ! Regardez-moi tel quel.  » est une caractéristique forte de l’archétype du personnage principal chez Gerwig. Il y a un refus de se soumettre à la normalité. On ressent ce trop plein de sentiments et ce combat intérieur entre s’affirmer quoi qu’il en coûte ou se laisser aller à l’acceptation de ce que la société attend de nous.


Crédits photographiques : IMDB

Car cette obstination à refuser la normalité mène aussi à un certain isolement voir à des confrontations avec l’entourage. Pour Lady Bird, le conflit se fait surtout avec la mère. Incapables de communiquer ouvertement, Christine et sa mère s’adorent avec la même force qu’elles se confrontent. Chacune est en proie à ce conflit intérieur entre ses propres sentiments et l’étouffement réciproque qu’elles exercent l’une sur l’autre. Si Lady Bird se cherche et aspire à un futur rêvé, sa mère le verra comme une manière de renier d'où elle vient, et donc ce qu’elle lui a donné. Si sa mère voudrait ce qu’il y a de mieux pour sa fille sans que celle-ci ne tombe de haut, Lady Bird le ressentira comme un manque de confiance et une négation de ce qu’elle est. La solution sera dans la prise de distance : Laisser « Lady Bird » quitter le nid. Pour Joe March, le conflit se ressent plus fortement dans sa relation avec elle-même et la solitude qu’elle ressent dans sa différence. Une solitude qui la rend parfois dure avec ses amis ou ses sœurs. Mais comme lui dira sa mère (magnifiquement incarnée par Laura Dern) : « certains esprits sont trop nobles pour se laisser dompter et trop fiers pour se courber ».


Crédits photographiques : IMDB


Un récit initiatique où la sensibilité se révèle être la clé


Cette obstination à s’affirmer relève d’une certaine innocence, voir de l’immaturité, dans les films de Greta Gerwig. Il s’agit pour Lady Bird comme pour Little Women, d’un récit initiatique. C’est le passage à l’âge adulte, à l’âge des responsabilités et des nouveautés qui est présent dans les deux films. Dans Little Women, on suit notamment avec clarté ce passage par des mises en abyme scénaristiques qui créent des passerelles entre le temps de l’enfance, du jeu et de l’innocence et celui de l’âge adulte, où l’on prend en main sa propre vie. Pour chacune des filles du docteur March, devenir soi apporte son lot de désillusion et d’acceptation. Amy, par exemple, qui ne rêve que d’aller en Europe et de peindre, se retrouve finalement à accepter le fait qu’elle ne devienne sans doute jamais le génie qu’elle aurait voulu être, puis rentre chez elle afin de revenir auprès de sa famille. Mais la plus grande désillusion portée à l’enfance des quatre jeunes femmes reste sans doute la mort de leur sœur Beth, qui incarne la démarcation entre l’avant et l’après. Joe fera tout au long du film plusieurs remarques concernant cette enfance perdue mais rien ne semble plus la marquer que la mort de sa sœur. C’est comme si le passage se faisait ici. Chaque sœur semble acquérir une forme de maturité à partir de là. Une nouvelle force qui leur donne un regard bienveillant et une confiance en soi plus conciliante. Joe, à la fin du film, comprend qu’il lui faudra accepter ce que l’éditeur lui demande afin de réussir à publier son livre. Elle accepte le compromis parce qu’elle ne doute plus de ce qu’elle est. De même pour Lady Bird, qui enfin arrivée à New-York où elle voulait tant être, se retrouve finalement à téléphoner à sa mère. À la fin du récit, l’initiation a eu lieu, on a dépassé l’enfance et on peut enfin se retourner pour dire « merci » à tout ce qui a fait que l’on puisse être ce que l’on est. À New-York, Lady Bird se présente de nouveau par son prénom initial « Christine » car elle sait désormais qui elle est, elle n’a plus besoin de se battre pour son individualité.



Crédits photographiques : IMDB

Tout comme Joe March qui à la fin du film tient serré contre son cœur l’ouvrage qu’elle a écrit et publié, elle a conscience de sa propre valeur et peut ainsi commencer sa nouvelle vie. La sensibilité a été la clé de cette prise de conscience : par l’ouverture et l’acceptation de leurs émotions, les héroïnes de Gerwig ont façonné la sensibilité qui les a fait devenir exceptionnelles. C’est dans la douleur de la perte de sa sœur que Joe puise l’inspiration de son roman. C’est dans ses aspirations et sa poésie que Lady Bird trouve la force de quitter son enfance. Par ailleurs, Lady Bird peut se lire comme un long métrage autobiographique où Saoirse Ronan est l’alter ego de Greta Gerwig. On y retrouve beaucoup de détails de la vie de la réalisatrice : l’enfance à Sacramento, l’école catholique, l’art et la scène… On pourrait alors supposer que la vision du passage à l’âge adulte de celle-ci est inspiré de celui qu’elle a elle-même vécu. En poussant encore un peu, la Frances Ha qu’incarne Gerwig dans le long métrage éponyme de Noah Baumbach (qu’elle a d’ailleurs coécrit) pourrait être le futur de Lady Bird. Arrivée à New-York pour étudier, elle aurait pu devenir cette trentenaire excentrique et rêveuse qui danse dans Central Park et qui se donne toute entière pour poursuivre ses rêves. Inspirant.


Crédits photographiques : IMDB

0 commentaire

Posts récents

Voir tout