• Alexis

LE 15H17 POUR PARIS - CRITIQU'ANALYSE

Mis à jour : janv. 21



Du train train quotidien au train pour Paris





Avec Sully, Clint Eatwood explorait les conséquences d’un choix « héroique » sur la vie d’un individu prétendument ordinaire. Dans 15h 17, le réalisateur américain préfère à l’inverse mettre en lumière le passé d’un homme (Spencer) pour y déceler des indices susceptibles d’expliquer son geste. Car c’est bien là l’évidence que cherche à révéler Clint Eastwood, celle d’un individu déterminé par sa nature à accomplir cet acte. D'où l'idée que la première partie du film transforme la vie de Spencer en destin, en dévoilant ces moments clés qui ont permis au personnage de se "révéler".


On peut alors trouver assez agaçant la manière qu’a le film de chercher constamment des exemples dans la vie de cet homme pour expliquer rétroactivement le pourquoi de son geste. Les scènes semblent n’être là que pour révéler des informations essentielles sur la personnalité de Spencer, et ne sont perçues que comme des anticipations de son comportement à venir. Cela pose à mon avis deux problèmes : est-on réellement en mesure de prédire à ce point, comme si cela obéissait à une nécessité, la réaction d’un individu lors d’un évènement aussi dramatique et hors-norme que peut l'être une tentative d'attentat ? Et réduire la vie d’un individu à un ensemble de causes le déterminant, n’est-ce pas nier la richesse de l’expérience humaine ?



Pour ces raisons, il y a une certaine lourdeur à voir s’enchainer mécaniquement un ensemble de scènes assez peu vraisemblables, qui cherchent absolument à soutenir un discours sur l’individu. Prenons l’exemple des militaires qui obéissent aveuglement aux ordres de leur supérieur en se cachant sous une table lorsque une alarme retentit. Une fois le danger évacué, ils trouvent tous absolument normal de critiquer la réaction de Spencer, alors qu’aux yeux de n’importe quelle personne dotée d’un minimum de bon sens, il apparaît comme le seul à avoir fait preuve d’intelligence et de réactivité. Difficile de faire croire que tous ces soldats soutiennent l’idée que pour survivre, il vaut mieux attendre sagement de se faire tirer dessus…. Mais bon, il faut bien que l'on comprenne à quel point Spencer a quelque chose que les autres n'ont pas.


Ce côté très didactique est extrêmement pesant, car il met le film au service d’une démonstration donnant une impression de fausseté à de nombreuses scènes. Il ne faut néanmoins pas être trop sévère, car Clint Eastwood arrive tout de même à donner une certaine densité aux passages dans l’enfance et à la caserne. Il y a une certaine vitalité, animation, qui concourt à rendre vivantes des scènes dont on perçoit malheureusement avec trop de clarté la fonction dans le récit.


Mais de façon très étonnante la deuxième partie du film ne suit pas du tout la même logique. Là où la première était assurément explicative, sursignifiante, la deuxième surprend par son insignifiance et sa gratuité. Clint Eastwood étire au maximum le temps avant le drame, sans que les séquences ne soient motivées par des enjeux réellement importants. On est dans une sphère de l’insignifiance, et j’ai trouvé ce choix assez audacieux, bien qu’il puisse faire l’objet d’appréciations fort différentes en fonction des spectateurs. Cela ne me surprendrait pas que beaucoup trouvent cela très creux. Ces scènes ne seraient du remplissage, car Eastwood n’aurait au fond pas beaucoup de matière narrative. Il faut combler le vide, et de belles images touristiques peuvent y contribuer. Pour d’autres, ces moments ne seraient qu’un moyen d’assurer la communication des offices du tourisme, de la même manière que la première partie serait un outil de propagande au service de l’armée américaine. A l’inverse, des spectateurs pourraient trouver ce choix judicieux, en ce que ces scènes dépourvues d’intérêt narratif donneraient, par contraste, davantage de puissance à la séquence finale.



Enfin, pour moi, tout ce passage touristique a en réalité pour fonction de désigner un certain état d’insouciance, un moment de légèreté et par là même de superficialité, dans lequel baignaient ces individus, avant que l’Histoire ne les rattrape. D’où le coté anecdotique des séquences, l’inutilité de certains personnages. Ces selfies, cette pulsion scopique qui anime ces américains plus soucieux de la qualité de leurs photos que de ce qu’ils ont réellement en face d’eux, caractérisent l’état d’une jeunesse qui traverse le monde sans réellement y être impliquée. Ces individus visitant des lieux qui ne les intéressent pas réellement, mais voyant plutôt les bénéfices sociaux qu’ils pourront en retirer, sont –peut-être - représentatifs de notre jeunesse. Pour autant, Clint Eastwood ne la juge pas négativement. Car derrière les apparences de l’ordinaire, du superficiel, se cachent des individus au grand cœur, pourvus de glorieux idéaux, et d’un courage réellement hors-norme. Le film multiplie les références à la Providence, aux intuitions des personnages sur le futur (la mère qui pressent que quelque chose va arriver, les élans mystiques de Spencer, les flashforward…), afin de donner un Sens à la vie de ces américains, sens dont semblaient dépourvues les scènes touristiques, avant que ne s’accomplissent les plans de Dieu…



On pourra alors regretter au film son manque de nuances, sa croyance aveugle en l’héroïsme sans prendre en compte d’autres facteurs (l’instinct de survie…). Les quelques critiques adressées au patriotisme exagéré des américains (Hitler ne s’est pas suicidé à cause de leur armée, les soldats s’ennuient en Afghanistan) sont en réalité bien maigres, mais permettront surement aux défenseurs d’Eastwood de dire que son film ne verse pas dans la propagande stupide. Pas une catastrophe, mais assurément pas un grand film.

Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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