• Alexis

TOLKIEN - CRITIQU'ANALYSE




Retracer la vie d’un auteur aussi important que Tolkien n’est pas une mince affaire. L’écueil principal du biopic – le classicisme – est toujours un piège dans lequel tombent bons nombres de réalisateurs, qui font le choix paradoxal de s'intéresser au destin d'individus "hors-normes" au travers d'une mise en scène très codifiée. De prime abord, le long-métrage de Dome Karukoski ne fait pas exception. Bien trop sage et lisse dans sa manière de portraiturer Tolkien en jeune homme rêveur, l'œuvre recherche le consensus sans jamais entacher d’une quelconque manière l’image de l’auteur adulé. Le récit suit son cours et ne dévie pas de sa pente naturelle, nous gratifiant au passage des séquences typiques d’une certaine conception de l’amour à l’hollywoodienne et d'une construction narrative sans surprises.


Et pourtant, le film arrive à parler de l'imaginaire avec une justesse bien souvent touchante, rehaussant la qualité d'un récit que vient ternir une écriture paresseuse. Dans le monde perceptif de Tolkien, le réel est constamment transformé par les assauts oniriques d'un imaginaire nourrit par les légendes nordiques, les langues germaniques et les poèmes épiques. Les langues qu'il apprend, celles qu'il invente, sont autant de porte d'entrée vers une réalité modulable à souhait, qui déploie en son sein une constellation d’images fantasmées, de rêveries merveilleuses et de visions hantées. Les ombres peuvent alors se prolonger en figures, les étoiles en personnages, les évènements en allégories. Les mots de langues disparues font entendre des sons venus de contrées légendaires, d'espaces surnaturels, et transportent avec eux des significations nouvelles plus à même d'exprimer l'émotion qui cherche à se dire.


Crédits photographiques : IMDB

Pour nous parler de l'imaginaire de l'auteur, le film fait le choix d'esthétiser les décors afin d'investir le monde représenté d'un coefficient d'irréalité plus à même de soutenir les visions de Tolkien. L'oeuvre exacerbe les caractéristiques visuelles associées aux représentations traditionnelles de certains milieux, en insistant par exemple sur les volutes de fumées de l’époque victorienne et son industrialisation galopante, le raffinement des décors au sein de l’aristocratie, les teintes orangées des tranchées et les beautés enchanteresses des paysages verdoyants de la campagne anglaise. La colorimétrie des plans, qui intensifie la vivacité des couleurs en donnant un caractère légèrement factice au représenté, favorise le jeu sur les formes qui transfigurent la réalité et l’apparition des images propres au registre merveilleux. L’infusion immédiate et inspirante du merveilleux dans la sphère subjective de Toklien permet alors au récit de thématiser, au niveau de ses référents visuels, l’influence d’un imaginaire connu par le spectateur (les livres de Tolkien et les films de Jackson) sur son propre contenu représentationnel.



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Cette influence se traduit par des renvois constants aux œuvres à venir de Tolkien - chaque personnage réel étant une source d’inspiration pour ceux qui peupleront la Terre du Milieu, et chaque image hallucinée des anticipations de l’imaginaire sur lequel l’auteur bâtira sa mythologie. Pour cette raison, l'œuvre présuppose que le spectateur connaît Le Seigneur des anneaux et saura en conséquence déceler les indices de la présence de ce monument littéraire dans les plis du récit biographique. Cette façon de lier l'imaginaire et le réel dans le présent n'est pas sans conséquence sur la manière de considérer le processus créatif, puisque cela signifie que l’inspiration nait au au moment où l’instant se vit, se ressent, s’expérimente, et non pas après-coup, lorsque l’on fait retour sur son vécu. Je crois que cela est en réalité contestable : il est assez peu vraisemblable que sur le front, sous les obus, au milieu des corps agonisants et les membres gisant dans des mares de sang, Tolkien puisse laisser son imaginaire se superposer au réel, et transformer en dragon des lances flammes, en trainées maléfiques les gaz toxiques, en monstres de feu les tranchées ennemies. Malgré tout, cela donne lieu à des scènes dont l’aura cauchemardesque irrigue la représentation du Mal qui sera celle du Seigneur des anneaux. À l’opposé de ce spectre, les scènes qui précèdent le carnage des tranchées font rayonner les valeurs de l'amour et de la fraternité, et définiront le camp du Bien pour lequel se battra la communauté de l’Anneau.


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Finalement, le film ne montre pas un Tolkien courant après son chef-d’œuvre: le Graal n’est pas l’objet de sa quête. Celui-ci ne consiste pas à chercher la vie et la reconnaissance éternelles, mais bien plutôt l’immortalité pour les autres, pour les amis morts au combat, pour ceux qui ont été aimés, détestés, adorés, respectés. L’épopée créatrice est en réalité une épopée collective, et la forme du film emprunte la voie du Seigneur des Anneaux : seule une confrérie peut venir à bout des obstacles, du manque d’inspiration, de courage, de persévérance. Le film témoigne alors de la foi en l’art, en la capacité pour l’homme d’éterniser dans ses œuvres le souvenir de ceux que la mort a trop rapidement fauchés, mais qui survivront, par le biais de valeurs, de motifs symboliques, et de personnages imaginaires, dans les récits fictionnels. Le génie d’un auteur n’est rien sans le compagnonnage de ses proches. Leur rendre hommage, boire dans leurs souvenirs l’élixir d’immortalité, voilà la récompense qui attend tout auteur sachant se nourrir de son vécu pour le transmuter en œuvre d’art.


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Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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