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Analyse de séquence : Parasite, le sens de l’inéluctable

Dernière mise à jour : 23 janv. 2020

Parasite a marqué 2019 : Palme d’or à Cannes, succès critique et public, déjà culte, c’est un bijou de maîtrise et d’efficacité, qui enfile les séquences admirables comme des perles.


(nous en parlions déjà là : https://www.epistemofilms.fr/post/parasite-critique-analyse-2

et là : https://www.epistemofilms.fr/post/parasite-critique-analyse)


Et parmi elles, la « scène de la tuberculose » (ici : https://www.youtube.com/watch?v=G9dRzJbpuGI) où la famille Kim (les pauvres) cherche à évincer la gouvernante de la famille Park (les riches) pour y placer la mère Kim ; c’est une partie de leur stratégie plus générale « d’entrisme » dans la famille Park.


Cette séquence, prodigieusement épique et efficace, est un modèle du genre ; mais au-delà de sa maîtrise technique, Bong Joon-ho parvient à la fois à créer un sentiment d’inéluctabilité - très vite le spectateur comprend que ce qu’il doit arriver va arriver – mais aussi à rendre cet inéluctable passionnant – ça ne fait rien, nous ne pouvons pas décrocher, nous voulons le voir pour y croire.


Décortiquons alors cette séquence (sans toutefois déflorer son mystère).


Attention, cette analyse contient des spoilers - certes pas si importants, mais tout de même susceptibles de diminuer le plaisir que vous auriez à découvrir par vous-mêmes les trente premières minutes du film.



Kim v. Park


Dès le premier plan dans la rue, la nuit, devant la maison, les jeux sont presque faits, et les rapports de force, installés. Il suffit d’observer le cadre pour comprendre comment il joue avec l’espace, avec les positions : la fille des Kim reste debout, à distance, pendant que Mme Park joue à la mémère à son chien-chien, accroupie, ridicule, et d’autant plus ridicule qu’elle prend un air faussement intelligent dans un mauvais anglais. Le contraste est alors saisissant : le visage de la fille des Kim, lui, est impénétrable, intelligent, elle semble avoir un coup d’avance.


Et d’ailleurs, annonçant son destin, la gouvernante est exclue de l’échange (qui mène à l’introduction du père Kim chez les Park) : elle est floue, cantonnée à l’arrière-plan.


Ensuite, alors que le père et le fils Kim font du repérage dans la concession Mercedes, un morceau de musique classique, lancinant, démarre : il ne s’arrêtera plus, et ponctuera toutes les étapes du plan des Kim, comme une chorégraphie, accompagnant et stimulant en même temps l’émotion du spectateur. Et cette belle musique contraste avec l’image : celle-ci montre deux types, dont le père un peu balourd, rougeaud et transpirant, en un plan assez serré, enfermés dans cette voiture ; ils découvrent quelque chose – une voiture, mais aussi tout un monde – qu’ils ne connaissent pas, ils l’explorent, ce sont deux enfants joyeux.


Le plan suivant, très large, les place alors dans un univers inconnu (l’univers des riches, une concession Mercedes) ; ils sont perdus, très petits dans ce monde aseptisé et chic, mais qui leur permet de s’acculturer au monde des Park - le monde des riches à ses références qu’il faut connaître, ses habitudes qu’il faut s’approprier.


Le père Kim traverse ensuite un open space pour rejoindre le bureau du père Park (il espère devenir son chauffeur) : la caméra assez éloignée de son sujet et un travelling latéral rapide donnent une sensation de défilement, de vitesse ; le spectateur ressent alors de l’empathie pour le père Kim, partageant le malaise, le vertige, lié à la découverte de ce milieu. L’empathie est d’ailleurs redoublée au plan suivant, où l’on voit l’action depuis son point de vue : on le voit observer le père Park, dont la posture corporelle, sereine, maître de son monde, tranche avec la déférence de Kim, filmé de dos.


Mais le contre-champ surprend : le père Kim apparaît certes tout petit dans le cadre, assis, mais il semble satisfait, calme et immobile au milieu de l’agitation du bureau ; un nouveau jeu d’échelle rigolo le fait apparaître tout petit par rapport au père Park (la tête de ce dernier est plus grosse que Kim tout entier) MAIS si M. Park est gros, il est flou, puisque le point est fait sur le père Kim, le spectateur est invité à concentrer son attention sur lui… Cette image peut alors donner le sentiment que le père Kim serait un pêcheur, calme et attentif et M. Park le gros poisson vif et remuant qu’il essaie de ferrer…



En un cut, nous voilà dans la voiture : le père Kim a réussi, il est devenu le chauffeur de Park. Cette réussite express, en un changement d’image, c’est-à-dire 1/24 de seconde, met de la vitesse, du rythme à l’exécution du plan. Autrement dit, jusque-là, tout va bien pour les Kim.

Dans la voiture, le père Park affiche toujours la même morgue et parle toujours avec cette voix faussement puissante. Une rupture de la « règle des 180° » dans le positionnement de la caméra (« règle » selon laquelle pour filmer un champ / contre-champ visuellement cohérent entre deux personnages, il ne faut pas que la caméra franchisse une ligne imaginaire que l’on tracerait entre les deux personnages ; la règle n’est pas si intéressante, c’est l’impression visuelle qui découle quand elle n’est pas respectée qui l’est) et cette rupture donne lieu un face-à-face étrange : nous avons l’impression que les deux hommes se regardent (alors qu’un chauffeur est censé être dos à la personne qu’il conduit) ; Park regarde vers la gauche, Kim vers la droite, en superposant les plans, leurs regards se croisent.



Cette idée d’affrontement entre les deux personnages contredit le père Park quand il annonce que « ce n’est pas un test » : évidemment qu’il s’agit d’un test, Park teste Kim en permanence ; et Kim le sait bien (d’ailleurs il le teste même avec sa tasse de café, censée mesurer la qualité du virage). Et Kim réussit le test, grâce à la qualité de sa conversation – on découvrira plus tard qu’il s’agit d’une supercherie – et grâce à sa maîtrise et sa familiarité avec la technologie Mercedes (qu’il découvrait pourtant une minute plus tôt)


Comme le père a réussi le test, il est temps de passer à la dernière étape du plan. La voix de la fille des Kim énonce le problème comme une fable : la gouvernante ressemble à une brebis mais est en réalité un renard - et disant cela, c’est plutôt elle qui ressemble à un renard, puisqu’elle rôde dans la maison des Park, et la caméra l’imite.


Les premiers plans au ralenti apparaissent, illustrée par la même musique ; ces plans sont paradoxaux, car ces effets stylisent des images particulièrement banales : la gouvernante sert des fruits. Mais puisqu’il y a un tel effort de mise en scène, ces images retiennent l’attention : et en effet, celles-ci sont dotées d’une puissance particulière. La clé va être fruitière...


Bong Joon-ho dépose cet indice dans l’inconscient du spectateur avant de passer à autre chose : le passé de la gouvernante. C’est narrativement un bon moyen 1) de donner un passé, un background à un personnage, 2) de donner plus d’enjeu quant à la stratégie à mettre en place pour l’évincer, dans la mesure où l’on apprend que cette femme est particulièrement habile (là où évincer le chauffeur ne représentait pas un défi considérable).

(petit easter egg à 2 min 53 : la bibliothèque cachent des cassettes vidéos, hommage du réalisateurs à ces cinéastes fétiches, comme Alfred Hitchcock par exemple.)


Puisque Parasite est un film sur l’opposition entre deux milieux, entre deux mondes, l’esthétique du contraste fonctionne à plein régime dans le plan où la famille Kim se retrouve pour comploter : on les découvre dans une pizzeria et dans un cadre moins lumineux, mais plus saturé d’éléments, à commencer par des cartons à pizza qu’ils sont censés assembler : la composition du cadre dit bien la petitesse des milieux où ils ont leurs habitudes, qui s’opposent aux espaces bourgeois qu’ils tentent d’infiltrer.



En parlant de pizza, l’insert sur la sauce piquante est une autre graine que Bong Joon-ho, en manipulateur au moins aussi habile que ses personnages, plante dans l’esprit de ses spectateurs.


Le plan des Kim se met alors en place, d’abord avec un échange apparemment anodin : la gouvernante est allergique aux pêches. Mais sitôt l’information donnée, la musique, qui se faisait discrète, se fait réentendre, et des plans très stylisés se donnent à voir : c’est cette information innocemment donnée par la fille des Park qui ouvre le premier acte d’une tragédie qui en comportera quatre.



Tragédie en quatre actes


Première acte. Sitôt l’allergie de la gouvernante connue, un plan (au double sens du terme) très composé s’enclenche : l’image (très symétrique, qui possède une belle ligne de fuite) est d’abord ralentie, accentuant l’effet épique - certes, la fille des Kim vole puis contemple une pêche, mais la portée du geste dépasse l’anodin. D’après ce que nous savons de la gouvernante, cette pêche n’apparaît plus comme un fruit, mais bien comme une arme.


Alors, dans le plan qui suit, lui aussi savamment composé, ce n’est pas le « duvet » de la peau de la pêche que récolte le garçon des Kim : son geste est également plus épique, c’est plutôt comme s’il aiguisait son arme, en témoigne la minutie avec laquelle il agit.


Deuxième acte. Le plan suivant rappelle toute la dualité de la famille Kim : le fils des Kim adresse un grand sourire à la gouvernante, travailleuse consciencieuse, avant de l’empoisonner d’un simple geste, élégant – et la simplicité et l’élégance du geste est renforcée par un bruitage lui aussi simple et élégant. Alors qu’elle s’étouffe, le pas du garçon est léger, presque indifférent, et réprime un rictus (il réprimera d’autres rictus bien plus tard dans le film…)


Troisième acte. Autre cadre savamment composé, autre travail sur le rythme : à l’hôpital, alors que la gouvernante raconte ses malheurs au téléphone, le spectateur voit le danger apparaître, lentement – alors que les plans précédents plus courts s’enchaînaient rapidement – dans l’escalator : le père Kim, qui passe littéralement au-dessus de la tête de sa victime, ressemblant en cela à un oiseau de proie.


Il s’installe, prend la pose, puis sa photo, et cut sur le père Kim qui accompagne la mère Park lors de ses courses : toutes les étapes du plan s’enchaînent avec fluidité, rapidité ; l’exécution du plan est parfaite.


Le père Kim occupe alors l’espace verbal ; c’est aussi lui qui met en mouvement la mère Park, elle le suit, physiquement, ainsi que dans la conversation : c’est lui le maître du jeu.


Et pour cause : il peut mener la danse car il connaît particulièrement bien la chorégraphie (ou alors : il peut la mener à la baguette parce qu’il connaît particulièrement bien la partition). Plusieurs plans en montage alterné montrent en parallèle la discussion qu’il a avec Mme Park (où il va convaincre la maîtresse de maison du risque que représente la gouvernante, atteinte selon lui de la tuberculose) et la répétition de cette discussion : tout n’est ici que mise en scène et mensonges.



(c’est un acteur débutant, celui qui incarne le fils des Kim qui explique à l’acteur le plus connu de Corée, Song Kang-ho, comment jouer sans trop en faire : ça a apparemment beaucoup amusé le public coréen)


Le père Kim est donc trop fort pour la mère Park, ridicule et ridiculisée, dont toutes les réactions sont anticipées : c’est un ballet parfaitement chorégraphié, le plan des Kim apparaît infaillible ; cette séquence donne le sentiment de l’inéluctable : on sait déjà qu’ils vont réussir, tout comme on savait que l’équipe de France, à partir des phases finales de la Coupe du monde en 2018, ramènerait la coupe à la maison.


Quatrième acte. Et dernier segment : quand la fille des Kim reçoit le SMS qui annonce la mise en œuvre de la phase finale du plan, le rythme s’accélère, et la musique reprend son thème lancinant.


Nous retrouvons des ralentis, qui sont cette fois-ci plus justifiés : c’est le moment décisif, le coup de grâce ; et la tension naît de la satisfaction à observer un plan qui se déroule exactement comme prévu.


Alors, dernière envolée musicale, dernier plan ralenti : Mme Park monte les escaliers, c’est une apparition prévue et calculée - elle semble n’être qu’une simple pièce qui apparaît au moment où les véritables maîtres du jeu l’ont décidé – et derrière elle, le père Kim, prédateur qui surveille sa proie.



La gouvernante s’enfuit de la maison – définitivement – et la sauce piquante, graine déjà plantée dans l’esprit du spectateur, révèle sa fonction : c’est sur cette image sanglante, qui en annonce quelques autres, que les Kim remportent cette bataille.



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