• Tom

Analyse de séquence : Mulholland Drive et les puissances du faux

Mis à jour : janv. 23

Film conspué par les uns, considéré comme abscons et vide, ou bien film idolâtré par les autres (j’en suis), désigné comme le meilleur film de la décennie 2000 par les Cahiers du cinéma, Mulholland Drive est un film qui peut s’apprécier sans être compris, un film que l’on n’a pas forcément envie et besoin de comprendre, un film dont le plaisir consiste aussi à se laisser absorber par son charme et sa puissance dont on ne pourrait de toute manière pas tout à fait rendre compte ; mais le film s’apprécie, se révèle aussi après un travail d’analyse et de réflexion - c’est sans doute l'une des caractéristiques des grandes oeuvres.


La séquence dont j’ai envie de parler occupe une position centrale dans le film, à plusieurs niveaux : elle est littéralement située vers le milieu du film, et survient à un moment décisif. Betty vient de passer un casting pour une série un peu minable, elle y a été brillante, et elle s’apprête à rencontrer un réalisateur au cœur d’un complot louche (on lui a précédemment signalé l’actrice qu’il doit choisir pour son prochain film – une certaine Camilla Rhodes).


(Il est peut-être nécessaire de spoiler un peu le film pour comprendre les enjeux de cette scène : les deux premiers tiers du film sont vraisemblablement le rêve du personnage incarné par Naomi Watts, actrice ratée dans la vraie vie, et qui se rêve formidable actrice ; dans la vraie vie, ce personnage est éclipsé par une certaine Camilla Rhodes, et son rêve vise justement à justifier le succès de cette dernière, qui ne résulte que d’un vaste complot.)


Voici la séquence, je vous conseille de la regarder avant de lire cette proposition d'analyse : https://www.youtube.com/watch?v=SGOla3r6IhA


Cette séquence met en scène les puissances du faux, à double titre : il est ici question de la fabrication d’un film, à Hollywood, usine à rêve, industrie du faux ; et ce faux inhérent à la fabrication d’un film, à la représentation de la réalité est ici redoublé par l’existence d’un complot mystérieux, intangible tout au long de l’histoire (et pour cause : ce complot est vraisemblablement fantasmé par Betty), qui vient fausser la donne du casting dont il question - et plus métaphysiquement, vient fausser la donne de l'ensemble de la réalité.



Le cinéma comme industrie du faux


La séquence s’ouvre sur une chanson interprétée par un groupe plutôt effrayant : les visages de ses membres sont figés, maquillés outrancièrement, leurs coiffures sont insensées, ils sont vêtus de strass et de paillette, la chanson qu’ils interprètent est excessivement sirupeuse, les couleurs sont pastels jusqu’à l’écœurement. Bref, le cadre déborde d’un excès de toc, de pacotille, de bons mais faux sentiments. Et la caméra accompagne ces sentiments, en dévoilant lentement, dans un mouvement langoureux, l’ensemble des membres du groupe, dans un cadre de plus en plus en plus large.





Sauf que la caméra ne s’arrête pas là : une fois que le groupe occupe tout le cadre, le mouvement de la caméra ne s’interrompt pas. La signification du plan change alors radicalement : d’abord sirupeux, il devient ironique, puisqu’il dévoile la supercherie. Il ne s’agit plus d’une interprétation doucereuse, mais bien de la mise en scène de cette interprétation : en effet, la caméra recule tant qu’elle révèle d’abord le petit box dans lequel est confiné le groupe, puis tout le matériel technique permettant l’enregistrement, puis les techniciens, puis le gigantesque studio dans lequel l’enregistrement a lieu, puis l’agitation, le fourmillement de ce studio. Le groupe, qui occupait quelques dizaines de secondes plus tôt tout le cadre, en occupe désormais une minuscule partie, ils sont littéralement noyés dans le processus de fabrication du film.


Ce plan-séquence est alors vertigineux, tant il s’emploie à dévoiler les ficelles, à montrer non pas la chose représentée, mais bien le processus de représentation.


Alors que l’espace sonore est toujours monopolisé par la chanson, arrive Betty dans un contre-champ, où elle se démarque de son environnement : son top bleu apporte la seule touche de couleur du cadre, son arrivée est baignée par une atmosphère lumineuse étrange, irréelle. La réaction de Adam, le réalisateur, semble alors bizarre, illogique : Betty est loin de lui, dans son dos, et pourtant, il se retourne à son arrivée, se détournant de l’interprétation du groupe. Son expression est insondable, il semble fasciné et troublé, mais cette fascination et ce trouble n’a pas de sens : il vient seulement d’apercevoir une femme qu’il ne connaît pas pénétrer le studio, à quelques dizaines de mètres de lui, événement finalement plutôt banal.





Pourtant c’est bien de reconnaissance dont il s’agit : la caméra se rapproche d’Adam d’une part, de Betty d’autre part, la profondeur de champ est faible, leurs regards se croisent, le montage de leurs deux visages seuls dans leur cadre respectif annihile la distance qui les sépare : l’univers se restreint alors à ces deux êtres, il se passe quelque chose. Betty essaie ainsi de détourner les yeux, mais n’y parvient pas, son regard est absorbé vers Adam. L’idée d’une reconnaissance sincère, authentique entre Betty et Adam apparaît comme un contrepoint puissant au déchaînement de toc et de faux propre à la fabrication d’un film hollywoodien : si tout est faux lorsqu’il s’agit de faire un film, tout semble vrai dans ce regard entre Betty et Adam.


La chanson se termine enfin, et signe apparemment un retour à la réalité. Mais une certaine irréalité perdure : le plateau semble étonnamment calme, malgré l’agitation des techniciens. Plus étrange, le spectateur ne perçoit distinctement que quelques bruits précis, comme les pas d’Adam.


Néanmoins un certain retour à la réalité s’opère, ne serait-ce que par les choix de découpage : après un plan-séquence techniquement impressionnant, puis après deux gros plan marquants (sur les visages de Betty et Adam), la discussion entre Adam et l’actrice qui vient d’être auditionnée est filmée dans un banal champ / contre-champ, presque ennuyant au regard des émotions produites par le début de la séquence. La discussion elle aussi est convenue, lui et elle s’échangent des amabilités.



Camilla Rhodes, ou comment un complot vient truquer la réalité


L’ennui est de courte durée : Adam retourne à son poste, et on lui annonce l’arrivée de « Camilla Rhodes » (c’est en faveur de celle-ci que, plus tôt dans le film, des hommes louches ont fait pression auprès d’Adam). Immédiatement, le trouble s’empare du réalisateur: il semble fébrile, caresse sa cigarette, puis reprend ses esprits, s’assied et réalise d’ailleurs un remarquablement beau rond avec la fumée de sa cigarette. L’étrangeté latente de la séquence continue de se diffuser : Adam est très entouré, on distingue une dizaine de silhouettes dans le cadre, mais elles sont d’une part floues, d’autre part silencieuses (les seuls bruits que l’on distingue sont ceux produits par Adam), si bien qu’Adam semble finalement isolé, seul avec son appréhension à l’idée de rencontrer cette fameuse Camilla Rhodes.


Camilla Rhodes, arrive, elle semble surgir du décor, elle est attifée comme une jolie poupée, mais c’est son air sérieux et un peu hagard qui surprend, elle cherche du regard le réalisateur : quelque chose semble en effet être conclu d’avance. Elle commence à chanter, mais curieusement, la caméra s’attarde sur Adam, elle le montre renfrogné, presque blasé ; ensuite seulement, la prestation de Camilla nous est montrée. Son charme est désarmant – encore qu’il ne s’agisse peut-être que d’une considération personnelle – le regard-caméra de Camilla est déstabilisant ; le spectateur subit cette frontalité, puisque la caméra est placée en face de l’aspirante comédienne. Puis son regard se détourne, après avoir charmé la caméra (aussi bien la « fausse » caméra, celle à l’intérieur du film, que que la « vraie », celle qui a filmé le film Mulholland Drive – les deux caméras sont ici confondues), et donc le spectateur, elle regarde directement Adam, lui rappelant implicitement le complot qui se joue.





Et ce rappel n’est pas vain : Adam, dont le visage est toujours aussi fermé, demande aux gangsters qui ont fait pression sur lui de venir sur le plateau. Une autre valeur de plan, un peu plus large, montre Camilla Rhodes : elle ressemble alors à une poupée s’amusant dans sa maison de poupée. Cette valeur de plan relativise le charme, voire le talent de Camilla : elle n’est qu’une charmante petite chose, un jouet, un maillon, dans un ensemble qui la dépasse largement.


Et pour cause : ce n’est pas elle qui tire les ficelles. Un des deux gangsters arrive, il est d’abord filmé de dos, un dos énorme qui occupe – furtivement – l’ensemble du cadre ; la voix de Camilla, en play-back, n’est alors qu’un bruit de fond, presque sans importance : c’est l’entrevue entre les gangsters et Adam qui est ici capitale, déterminante.


Un jeu de regard et d’ignorance s’engage entre Adam et le premier gangster : ce dernier cherche du regard Adam qui, renfrogné, l’ignore. Mais cette indifférence ne peut pas durer, car le rapport de force est défavorable à Adam, il ne peut pas résister face à ces forces malines : lentement, il s’apprête à leur faire part de sa décision. Alors une comédie s’enclenche : tout est joué d’avance, Adam doit jouer la prise de décision, les deux gangsters – le deuxième vient de surgir de manière burlesque de l’épaule du premier – doivent jouer la satisfaction. Une nouvelle fois, rien ne semble exister en dehors des visages des trois hommes, filmés en gros plan : c’est entre eux que tout se joue, Camilla n’y est pour rien. Adam tarde avant de rendre sa décision, toujours aussi renfrogné : « this is the girl » ; et le chef des gangsters tarde à lui répondre, il semble savourer ce moment, il mime la solennité, il en fait trop : « excellent choice, Adam ». Adam est humilié, il détourne le regard.


Enfin, la caméra revient sur Betty, entourée un temps de ses deux amies ; mais un travelling avant l’isole brutalement en un gros plan. Une nouvelle fois, Adam se retourne vers elle. Alors qu’un sifflement aigu continu accompagne la fin de la chanson de Camilla, leurs deux regards s’affrontent, dans deux gros plans excessifs et grotesques. Betty semble déçue, presque dégoûtée, comme si elle savait quelle supercherie venait d’avoir lieu – sauf à être omnisciente, c’est une chose impossible, elle se tenait bien trop loin de l’action (mais s’agissant en réalité d’un rêve, d’un délire, Betty est justement omnisciente) ; quant à Adam, son regard peut exprimer sa honte.


Alors, Betty, personnage héraut de l’authenticité, du vrai, semble avoir inexplicablement percé à jour la vérité - quant au choix d’Adam et plus largement, quant au triomphe du faux, de la manipulation et du complot. Elle ne peut pas le supporter, semble profondément déstabilisée : elle s’enfuit brutalement, laissant Adam à sa honte.

Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

  • Noir Facebook Icône
  • Noir Twitter Icon

Suivez- nous !

© 2019 - 2020 | Les Épistémofilms