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Analyse de séquence : Le Mépris, filmer le début de la fin d’un couple

Mis à jour : janv. 23

Le Mépris est un film pour les gouverner tous, des godariens les plus fervents, à ceux qui découvrent ou connaissent mal Jean-Luc Godard. Godard en est alors à ses débuts, et il réalise encore des films susceptibles de plaire à tous, grâce à son couple de stars (Bardot et Piccoli), sa musique formidable (de Georges Delerue), ses décors (Capri), une histoire universelle (la fin d’un amour, d’après le roman de Moravia), et assez peu d’expérimentations.


La scène que je vais évoquer ici ( https://www.youtube.com/watch?v=yXnRj6Q9uNs

) est celle où naît le « mépris » de Camille vis-à-vis de Paul, scénariste : ce dernier « vend » sa femme à Prokosch, producteur de cinéma.


Comment filme-t-on le début de la fin d’un couple ? C’est à cette question que la scène répond : le film essaie d’enregistrer cet instant crucial ; et il enregistre aussi le processus qui mène inéluctablement à ce moment, ainsi que l’ « après », c’est-à-dire la naissance du mépris.


Conseil : ne jamais vendre sa femme à quelqu’un, tout producteur de cinéma qu’il soit


Fritz Lang sort du studio, accompagné par une assistante et une interprète, qui disparaissent soudainement, elles s’éclipsent du cadre : Fritz Lang se retrouve seul. La musique de Georges Delerue retentit (« le thème de Camille ») : ce thème apporte une émotion étrange, qui ne semble pas correspondre aux images dont nous sommes les témoins. Après tout, Fritz Lang déambule, apparemment sans but, au milieu des pavés de Capri, on devine qu’il fait chaud : et si la musique annonce un drame à venir, on ne voit pas de quoi il peut s’agit. Certes, Godard filme la solitude de Fritz Lang, mais la solitude d’un grand artiste n’est pas un drame – elle est peut-être même la condition de la création.


Il s’agit en fait d’une fausse piste : Fritz Lang n’est pas le sujet de la scène. Le réalisateur allemand est une sorte d’introduction, c’est-à-dire un moyen d’introduire, au vrai sujet, au drame qui se prépare. Et c’est au fond le rôle d’un metteur en scène : présenter au public des histoires.


Et justement, en face de lui, la vue est dégagée, il y a une plus grande profondeur de champ : ce décor semble plus propice à raconter une histoire que celui où se tient Fritz Lang, dont la vue est bouchée par un bâtiment. Le vrai sujet est là, et il est montré depuis le point de vue de Lang : un plan large présente Paul, accoudé sur une affiche de film, et Camille, qui accourt au loin vers son mari, d’abord indifférent, puis qui se dirige assez mollement vers sa femme. Cette asymétrie annonce-t-elle déjà l’état de leur relation ?


Une voiture rutilante rouge vrombit (et ce vrombissement fait concurrence à la musique de Delerue), passe au milieu du couple, en manquant d’écraser Camille. Celle-ci marque un mouvement de recul, Paul ne réagit pas. On le comprend : tout est déjà presque joué entre eux deux.


Au volant de la voiture, le producteur Prokosch ; Paul et Camille vont à sa rencontre. La musique est toujours aussi lancinante, la caméra – qui suit le rythme de la déambulation de Fritz Lang – continue de s’approcher du trio. Un trio d’ailleurs déséquilibré : l’un est puissant, riche, a une belle voiture et une traductrice qui le dispense de s’exprimer en français ; les deux autres sont à pied. Le producteur joue l’indifférence, il salue Camille sans la regarder, il a le comportement du mâle alpha que tant de chaîne YouTube préconise d’adopter.


Fritz Lang arrive alors à la hauteur du couple, il se montre plus délicat avec Camille. Lang, Paul et Camille sont alors entourés d’affiches de cinéma, mais un bout de voiture apparaît dans le cadre et rappelle la présence de Prokosch. Ils badinent, ils discutent – de films, forcément (Godard oblige, Fritz Lang oblige).


Camille se lasse de la discussion, elle s’en va ; la caméra préfère la suivre, et abandonne les deux hommes ; nous n’entendons plus leur discussion. Camille traîne autour de la voiture de Prokosch, qui l’invite à boire un verre chez lui : elle semble distraite, elle papillonne autour de sa voiture et du producteur ; il la drague, elle en a conscience et en joue, caressant la voiture.


Ce bref jeu de séduction a toutefois assez duré, et Camille appelle son mari à la rescousse. Celui-ci n’est pas très décidé, sa position en dit long : il reste dos à sa femme et au producteur, préférant faire face à Lang. Mais le réalisateur s’en va, et laisse Paul face à ses responsabilités. Paul, seul dans son cadre ne dit rien, semble figé, et ces quelques secondes d’inactivité, de mollesse semblent durer une éternité.


C’est Prokosch qui prend les devants : il ouvre la portière de sa voiture à Camille, et l’invite à s’assoir. Et alors que Paul se décide enfin à rejoindre le cadre, à contrôler ce jeu dangereux que joue Prokosch avec sa femme – concrètement, il s’apprête à accompagner sa femme dans la voiture du producteur – ce dernier a une réplique incroyable, presque sans regarder Paul il lui dit : « Paul... you won't be comfortable back here so why don't you take a cab ? ».



Et plus incroyable encore, il faut moins d’une seconde à Paul pour accepter son sort et s’enfuir du cadre : Camille est stupéfaite, elle veut rester avec Paul, ils en discutent. On devine pourtant que cette discussion ne mènera à rien, les deux sont symboliquement séparés par la portière de la voiture. Et en effet, il prend sa femme par l’épaule et l’incite à s’asseoir, et, lâche jusqu’au bout, il ferme lui-même la portière avant de fuir le cadre une nouvelle fois.



On vient alors d’assister au drame du film : Paul a vendu sa femme à Prokosch ; il a sacrifié Camille pour faire plaisir au producteur pour lequel il écrit un film.


La caméra s’attarde sur le départ de la voiture, toujours aussi vrombissante ; Prokosch est ravi ; Camille est sous le choc de cette indignité.


Alors que la voiture accélère et s’apprête à quitter le cadre, elle se retourne et lance un déchirant « Paul ! » ; aussitôt, cut tout aussi déchirant sur Paul qui crie au même moment « Camille ! ». On ne sait pas bien ce qu’il fait et où il se trouve, il est dans une ruelle vide, avec des maisons en construction, il court, alourdi par le poids de sa honte et la mélancolie du thème de Camille, qui reprend. Il semble hagard, perdu, il a l’air d’avoir compris son erreur – on ne vend pas sa femme, même à un producteur. A pied, seul, vaincu, humilié il se rend chez Prokosch.


Rupture(s)


Avant que Paul n’arrive chez le producteur, la statue d’Homère, déjà montrée plus tôt, surgit à nouveau. La première fois que le spectateur la voit, Fritz Lang la commentait ainsi : « ce ne sont pas les dieux qui ont créé les hommes, mais les hommes qui ont créé les dieux ». Pourquoi ce rappel visuel à ce moment précis ? pour rappeler la responsabilité de l’homme face à chacune de ses actions, les dieux n’existant pas ? pour comparer la lâcheté de Paul à la grandeur d’Homère ? pour établir un parallèle ironique entre Ulysse, héros de l’Odyssée et Paul, tous les deux abandonnant leur femme ? Ces différentes hypothèses ne jouent en tout cas pas en faveur de Paul.



Paul a donc obéi, il a pris un taxi, et il arrive dans la propriété de Prokosch, il accourt, ferme un bouton de sa veste et allume une cigarette pour se donner une contenance. Au loin, Camille et Prokosch, au soleil (alors que Paul est à l’ombre), bras dessus bras dessous, dans le joli jardin du producteur, décor ironiquement idyllique. Il les rejoint la tête basse et les yeux baissés.


Fanfaron, Prokosch quitte Camille, et la laisse seule, il va chercher quelque chose à boire pour Paul ; la caméra s’approche de Camille, tourne autour d’elle, et l’on s’attend à assister à la réunion entre Camille et Paul. Sauf qu’une fois encore, Paul se comporte minablement, honteux peut-être, préférant le verre de Prokosch à sa femme ; le regard de celle-ci ne cache plus le mépris qu’elle porte à son encontre.


Dégoût, et mépris, appuyés par la fin de la scène : elle se tient à distance de son mari (et de Prokosch), filmé dans un plan plutôt large ; elle est seule dans un plan plus rapproché, refuse de servir d’interprète comme lui demande son mari (décidément minable jusqu’au bout). Paul et Camille ne tiennent plus ensemble dans un même cadre, ils s’opposent dans un champ / contre-champ.


Ici, le visage de Camille, ne ressemble que superficiellement à la Jeune fille à la perle de Vermeer : Brigitte Bardot exprime plutôt toute la colère, toute la déception, toute la tristesse du monde. Il est alors clair, et la suite du film le confirmera, qu’une rupture irréversible a eu lieu entre Camille et Paul.





Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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