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Analyse de séquence : Inside llewyn davis, un homme et son chat

Mis à jour : janv. 23

Pour leur seizième film, Inside Llewyn Davis, qui raconte les errances professionnelles, amoureuses, familiales de Llewyn Davis, un chanteur-guitariste folk, les frères Coen semblent avoir préféré à leur habituelle noirceur une mélancolie plutôt inédite dans leur cinéma. .


La scène que j’ai envie de commenter (visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=GcxZhLZZNnU) apparaît d’abord comme un moment creux dans le film, un simple moment de transition. Pourtant, cette scène est déjà narrativement habile, elle permet de faire le lien entre deux personnages : les Gorfein, parents de l’ancien partenaire de Llewyn Davis, et Jean, une « amie » de Llewyn avec laquelle il noue une relation compliquée.


Mais surtout, au-delà de cette habileté narrative, cet extrait introduit un élément récurrent et capital du film : le chat. Je me propose alors ici d’essayer de comprendre comment la figure du chat nourrit le personnage de Llewyn Davis, et le film tout entier. Alors, quelle valeur peut bien avoir ce gros chat roux ?



Llewyn et son chat contre le reste du monde


En s’ouvrant avec un gros plan sur le tourne disque et sur le vinyle, la scène se place sous le patronage d’un morceau, et pas n’importe lequel : c’est une chanson que l’on entend quatre fois dans le film, « Fare thee well » (« adieu »), qui raconte l’histoire d’une femme abandonnée par son mari, mais qui semble aussi pouvoir raconter la disparition de l’ami et ancien partenaire de Llewyn. C’est en tout cas une chanson mélancolique, qui traite du regret de l’être aimé lorsque celui-ci a disparu.


Llewyn semble donc hanté par cette mélancolie, et tout l’extrait est placé sous le patronage de ce sentiment. La belle image de Bruno Delbonnel (directeur de la photographie habitué à créer des images assez peu « naturalistes », comme dans Amélie Poulain) , la couleur, l’étalonnage du film forment un tout cohérent : Llewyn est déprimé, voire dépressif, son rapport au monde, à son travail, à ses amis, à sa famille, balance entre la nonchalance et le désespoir.


Le petit mot qu’il rédige à l’attention de son hôte – un professeur d’université, dont la position sociale tranche avec celle de Llewyn – témoigne de l’instabilité de son quotidien (il n’a pas d’endroit où dormir) ; de même la tête qu’il tire en ouvrant la porte ainsi que la couleur de ses vêtements confirment l’état mental de Llewyn.


Tout pourrait donc aller mal, mais un chat, celui des Gorfein, surgit au moment où Llewyn s’apprête à refermer la porte.


Car si la scène est placée sous le patronage de la chanson, elle est aussi placée sous celui du chat.


Ainsi, Llewyn se retrouve coincé dehors, avec ce chat : ce dernier permet l’action, il sort l’artiste de sa torpeur, comme si ce chat très « vivant » réveillait un Llewyn presque mort ; ce chat donne d’ailleurs un peu de vie et de mouvement au cadre et à la caméra.


Que le chat apparaisse au moment où l’on entend une chanson faisant référence à l’ami disparu est une coïncidence étonnante : l'hypothèse que ce chat se substitue à l’ami, que le chat et Llewyn forment un nouveau duo est tentante. Ce chat ne donnerait tout de même pas à Llewyn une raison de vivre, il ne faut pas exagérer, mais au moins une raison de quitter sa passivité.


Llewyn a ainsi un compagnon, lui et ce chat sont ensemble pour faire face à l’indifférence du monde, ici incarnée par le liftier. Un champ / contre-champ oppose d’un côté Llewyn et son chat, de l’autre l’homme d’ascenseur : ils appartiennent à deux cadres bien différents, sans point de contact, et pire, le liftier continue de rester dos à Llewyn lorsqu’il s’adresse à lui. Ils discutent, mais évidemment, ils ne se comprennent pas.


En une coupe, le film apporte un deuxième exemple pour illustrer cette question de l’incommunicabilité de Llewyn avec le monde : au téléphone, il ne parvient pas à se faire comprendre. Un quiproquo peut d’ailleurs être pris au premier degré : « Llewyn is the cat ».


Car en effet, le chat apparaît comme une métaphore satisfaisante de la condition de Llewyn : un vagabond, un esprit libre qui erre d’un endroit à un autre. Et cette idée ne s’oppose pas à celle d’un chat compagnon (d’un chat-image de son ami disparu) : les deux idées coexistent plutôt harmonieusement.



L’Odyssée de Llewyn


Llewyn raccroche, et s’engage une petite épopée quotidienne, la chanson reprend, mais la scène n’est pas pour autant clipesque, l’image n’est pas ici qu’une simple illustration de la musique. Il faut toutefois reconnaître la qualité du montage : les plans s’enchaînent avec fluidité, suivant le rythme de la musique. Et cette réussite n’était pas gagnée d’avance : Llewyn Davis qui marche dans la rue, qui prend le métro, qui marche à nouveau, ça n’a a priori rien de passionnant. Sauf qu’il se passe quelque chose, de l’ordre de la pause mélancolique ; aidé par la musique, le spectateur est prêt à s’investir émotionnellement dans ce « rien » quotidien.


Surtout que ce voyage est l’occasion de renforcer les motifs précédemment amorcés.


La solitude de Llewyn dans le métro, collé à son chat, dans un plan assez serré, travaille l’idée d’un duo qui fait face ensemble au monde extérieur ; en face de lui, les autres passagers sont filmés avec une focale plus courte, ils semblent ainsi plus distants, et leurs visages sont méprisants, ou moqueurs. Assez inexplicablement méprisants et moqueurs d’ailleurs : Llewyn prend le métro avec un chat, il n’y a pas de quoi provoquer du mépris ou de la moquerie. L’empathie du spectateur va à Llewyn, contre le reste du monde.



Pendant que Llewyn, tourné vers les passagers, les observe sans les comprendre, le chat, tourné vers l’extérieur, partage cette incompréhension : ce dernier observe avec inquiétude le défilement des stations de métro. En considérant une identité possible entre Llewyn et le chat, l’angoisse de ce dernier, lorsqu’il s’enfonce dans un voyage apparemment sans but, pourrait révéler quelque chose de l’état mental de Llewyn…



Et quand, n’en pouvant rien, le chat cherche à prendre la fuite, celui-ci sort une nouvelle fois Llewyn de sa torpeur : il se lance à la poursuite du félin dans la rame du métro, indifférent aux autres passagers (leurs visages ne sont même pas filmés, ils ne méritent pas de faire partie du cadre).


Llewyn et le chat atteignent enfin leur but : l’appartement de Jean Berkey, l’ « amie » de Llewyn. Cet appartement n’est d’ailleurs pas si facile d’accès : certes elle n’est pas chez elle, et sa porte est fermée, mais visuellement aussi, le cadre donne une sensation d’étouffement, celui-ci est encombré par des portes, des murs, un escalier, et baigné par une triste lumière d’ampoule.


Il n’est alors pas anodin que Llewyn et le chat accèdent à l’appartement de Jean par la fenêtre : cette entrée un peu acrobatique annonce l’état de leur relation. Llewyn n’est plus le bienvenue chez Jean depuis qu’elle s’est trouvée un compagnon plus stable, plus équilibré, mais Llewyn parvient toujours (tel un chat rusé ?) à se frayer un chemin jusqu’au corps, et au cœur, de Jean.


La chanson se termine alors, et avec elle cette « odyssée » : justement, plus tard, Llewyn, et avec lui le spectateur, apprennent que le chat s’appelle Ulysses… Ce prénom rend alors possible une lecture rétrospective, en convoquant L’Odyssée : la figure d’Ulysse se confond avec celle du chat, qui se confondait déjà avec celle de Llewyn.


Ainsi, Inside Llewyn Davis acquiert souterrainement une dimension épique, contant le voyage, l’errance, et les mises à l’épreuve de son héros chanteur-guitariste.


Et pour conclure sur une note sombre, puisqu’il s’agit tout de même de la tonalité générale du film, la (possible) signification du moment où, plus tard dans le film, Llewyn croit avoir écrasé le chat dont il s’occupait est bouleversante : si l’on continue de considérer la figure du chat comme à la fois la figure de son ami disparu, une figure de lui-même, et une figure de son aspiration au voyage, tuer le chat, c’est tuer en lui tout cela à la fois.

Épistémophilie - nom féminin (grec épistémè, savoir) : Plaisir éprouvé à acquérir un savoir. 

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